Interview de Marc-Antoine Crocq, traducteur

Evaluer les troubles du spectre de l'autisme

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La référence théorique et clinique pour l'évaluation exhaustive des troubles du spectre de l'autisme (TSA)

Nous avons interviewé Marc-Antoine Crocq à l’occasion de la sortie de l’ouvrage Evaluer les troubles du spectre de l'autisme de Sam Goldstein et Sally Ozonoff dans la collection Le guide du clinicien. Marc-Antoine Crocq, psychiatre, a déjà coordonné de nombreuses traductions, dont le fameux DSM et ses dérivés. Il a traduit cet ouvrage avec son confrère Alexis Etienne Boehrer.

Elsevier-Masson : vous avez traduit l’ouvrage Evaluer les troubles du spectre de l'autisme. Comment définiriez-vous cet ouvrage ?

Marc-Antoine Crocq : Ce livre a de nombreuses facettes, comme ses deux coordinateurs, Sam Goldstein et Sally Ozonoff, dont on peut apprécier la riche expérience et les qualités pédagogiques dans des TED talks et des webinaires sur Internet. Sam Goldstein, à l’université de l’Utah, est connu pour avoir développé l’échelle ASRS (Autism Spectrum Rating Scale). Sally Ozonoff, à l’université de Californie à Davis (Sacramento), est réputée pour ses études sur le diagnostic précoce des TSA. Ce livre est d’abord une référence unique, exhaustive et encyclopédique, des outils d’évaluation des TSA. Un des premiers chapitres du livre recense en détail les caractéristiques psychométriques de nombreuses échelles, ainsi que leurs champs d’application. Les informations reposent sur une littérature récente. Plusieurs chapitres sont consacrés aux particularités de l’évaluation à différents âges (depuis les nourrissons et les tout petits, jusqu’aux adolescents et aux adultes) et dans différents domaines (comportement social, langage et communication, fonctionnement intellectuel). Le passage de l’évaluation à l’intervention thérapeutique est discuté. L’intervention à l’école occupe une place de choix. Le diagnostic des comorbidités est finement analysé. Cette édition a été mise à jour pour le DSM-5, et elle inclut des chapitres entièrement nouveaux sur les perspectives futures en matière de TSA, et sur la science et la pseudoscience dans l’autisme.

EM : A qui s’adresse-t-il : aux étudiants, aux pédiatres, psychiatres ?

M-A. C : À un niveau fondamental, ce livre est actuellement la référence la plus détaillée et la plus précise pour les personnes travaillant dans des Centres Ressources Autisme (CRA). À un niveau pratique, ce livre peut apporter des réponses applicables à des problématiques particulières pour les psychologues pratiquant en milieu clinique ou scolaire, les neuropsychologues, les psychiatres et les pédiatres, les éducateurs et les orthophonistes en contact avec des personnes présentant un TSA.

EM : Vous êtes vous-même psychiatre. Cet ouvrage a-t-il changé votre façon d’aborder ou d’accompagner un patient autiste ?

M-A. C : La lecture de cet ouvrage m’a permis de développer une approche clinique graduée et plus efficace :  1) savoir suspecter un diagnostic de trouble du spectre de l’autisme (TSA) en dehors des tableaux cliniques classiques ; 2) puis, une fois qu’un TSA est soupçonné, savoir quelles questions poser pour amorcer une évaluation adaptée à la singularité du patient (âge, comorbidité, niveau intellectuel, milieu, fonctionnement, etc.) ; 3) enfin, utiliser l’évaluation pour fonder une intervention et fixer des objectifs thérapeutiques qui sont à leur tour évaluables. L’essentiel de mon activité professionnelle concerne des adolescents et des jeunes adultes. Le spectre de l’autisme comporte de nombreux tableaux peu évidents dans cette tranche d’âge. Par exemple, certaines personnes chez qui un diagnostic de TSA a été porté durant l’enfance ont réussi à développer des stratégies palliatives et peuvent être diagnostiquées à tort comme borderline, etc. D’autres personnes présentant un niveau cognitif élevé mais hétérogène, une intelligence atypique et des déficiences neurodéveloppementales (TDAH), peuvent avoir en fait des formes subtiles de TSA.

EM : Les praticiens français ont-ils besoin d’un livre sur l’autisme venant des États-Unis ?

M-A. C : En matière scientifique, les frontières doivent être abolies et les communications sont toujours bidirectionnelles. Les premières descriptions médicales de cas d’autisme viennent notamment de France. L'un de ces cas est celui de Victor, l’enfant sauvage de l'Aveyron (1788-1828), recueilli à l’âge de douze ans. Victor a été emmené à Paris, où il a été pris en charge par un jeune médecin, Jean Itard, qui a essayé de l'instruire et a évalué ses progrès sensoriels, intellectuels et affectifs pendant cinq ans. Les observations d'Itard suggèrent que Victor était vraisemblablement un enfant autiste, abandonné par ses parents. Victor faisait preuve de stratégies de demande aberrantes comme l'utilisation de la main d’autrui (par exemple, Victor a une fois saisi la main d'Itard et l'a dirigée vers une porte verrouillée pour lui demander de l'ouvrir), il utilisait d'autres personnes comme outils pour satisfaire ses besoins, et une caractéristique du tableau clinique était sa difficulté à initier et à maintenir des relations sociales. Même si Victor a appris les lettres et une partie de l'orthographe, il ne pouvait pas utiliser ces connaissances dans un but de communication avec autrui. Il est intéressant de constater que le diagnostic de Victor a été analysé par Édouard Seguin (1812-1880), un pionnier de l'éducation des enfants déficients intellectuels en France, qui a été ensuite une grande figure du développement de la pédopsychiatrie aux États-Unis après son émigration vers ce pays. Dans les dernières décennies, nous avons reçu beaucoup en retour de la science publiée aux États-Unis sur les TSA. Les plans autisme, le plus récent étant le 4e plan autisme en 2018, et la généralisation des Centres Ressources Autisme, ont permis la diffusion de pratiques fondées sur des éléments probants.

EM : Question plus personnelle : qu’est-ce qui vous a poussé à traduire plusieurs ouvrages ?

M-A. C : C’est effectivement une question intime. J’ai depuis l’enfance un intérêt marqué pour les langues et le multilinguisme. Je me demande parfois si mon cerveau a été imprimé par mes cinq premières années passées en Libye. J’ai été fasciné par l’anglais dès que j’ai été en contact avec cette langue et je l’ai en fait apprise de façon autodidacte, plus qu’à école, en écoutant la BBC et en m’abonnant au Sunday Times. Il n’y avait pas Internet à l’époque. J’avais étudié seul une grammaire de russe pendant l’été, avant de commencer cette langue au lycée. Ce trait s’est affirmé au fil des années par un collectionnisme de grammaires et de dictionnaires — bilingues et unilingues — pour toutes sortes de langues. Mon bureau est maintenant encombré par des traductions du DSM-5 dans différentes langues (français bien sûr, allemand, italien, néerlandais, chinois, sans oublier le Mini DSM-5 en arabe en version électronique).

Marc-Antoine CROCQ est médecin psychiatre au centre hospitalier de Rouffach, à la maison des adolescents du Haut-Rhin et au centre d’accueil médico-psychologique de l’Université de Haute-Alsace. Il a traduit de nombreux ouvrages, par exemple le Trouble déficit de l'attention-hyperactivité chez l'enfant et l'adulte de Thomas Brown, et coordonné la traduction du DSM-5. Il a plus de 70 publications scientifiques répertoriées dans PubMed. Il est également membre du comité de rédaction de la revue l’Encéphale.

Découvrez en accès libre le chapitre 5 de l'ouvrage

Questions liées à l'âge dans l'évaluation des troubles du spectre de l'autisme

Evaluer les troubles du spectre de l'autisme
Le guide du clinicien
Sam Goldstein, Sally Ozonoff
traduit par  
Marc-Antoine Crocq, Alexis Etienne Boehrer
ISBN: 9782294765742
2020

en savoir plus

Cet ouvrage appartient à la collection Guide du clinicien en psychiatrie
Des aides pratiques pour le diagnostic ou le traitement des pathologies psychiatriques.

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