Psychopathologie du travail : renouveler les pratiques de soin

Co-auteure avec Christophe Dejours*, psychiatre et fondateur de la psychodynamique du travail, la psychologue clinicienne Isabelle Gernet* présente la deuxième édition de Psychopathologie du travail. Cet ouvrage de référence analyse les liens entre santé mentale et travail.

Que recouvre le concept de psychodyna­mique du travail ?

Cette discipline s’intéresse à l’analyse des rapports entre santé mentale et travail. Elle s’est développée à partir des années 1980 à la suite des recherches en psychopathologie du travail, elles-mêmes héritières de la psychiatrie des années 1950. L’intitulé « psychodynamique du travail », proposé en 1992 par C. Dejours, désigne un champ de recherche résultant initialement de la rencontre entre ergonomie et psychanalyse et vise à rendre compte des conflits psychiques suscités par la rencontre avec le travail.

Au départ, il s’agissait d’identifier d’éventuelles pathologies spécifiques à une activité, puis la réflexion s’est déplacée sur les rapports dynamiques existant entre l’individu et sa situation de travail. Ce déplacement de la problématique découle notamment de l’échec de la première psychopathologie du travail dans ses tentatives d’établir un lien causal entre le caractère pathogène et aliénant d’une même situation de travail et une affection psychopathologique spécifique. L’analyse se recentre alors sur le problème clinique posé par la normalité et le fait que ceux qui travaillent ne subissent pas passivement les contraintes pathogènes du travail mais mobilisent un ensemble de processus psychiques, dont des défenses spécifiques, afin d’éviter la décompensation.

Qu’est-ce qui a motivé l’écriture de cet ouvrage de référence ?

L’accroissement des décompensations psychopathologiques en lien avec le travail, et en particulier l’apparition des suicides depuis le début des années 1990, a contribué à réinterroger les conceptions étiologiques en psychiatrie et en psychopathologie.

Alors que pour les cliniciens (essentiellement psychiatres, psychologues cliniciens, ou psychanalystes), la référence au mode d’organisation de la personnalité et la dynamique psychosexuelle relèguent le travail à un décor ou un facteur pathogène externe parmi d’autres, pour les spécialistes du travail (ergonomes, psychologues du travail, ou encore médecins du travail), c’est la matérialité du travail et ses contraintes externes qui sont impliquées dans la genèse des atteintes à la santé physique et mentale des individus. Ces deux points de vue provoquent des conflits d’interprétation sur l’étiologie de la souffrance et de ses manifestations qui déterminent des conceptions radicalement différentes en matière d’action. Aujourd’hui, le renouvellement des dispositifs de prévention et/ou d’intervention sur les problématiques de souffrance au travail suppose une connaissance des rapports existant entre santé mentale et travail.

Compte tenu du contexte social et politique lié aux risques psychosociaux, comment les cliniciens peuvent-ils envisager leur démarche thérapeutique ?

Les évolutions du monde social et leurs incidences sur la santé mentale mobilisent de fait les cliniciens engagés dans la prise en charge de patients présentant des troubles psychopathologiques. En premier lieu parce que les motifs de consultation touchant à la souffrance au travail se multiplient et concernent un nombre croissant de cliniciens. En second lieu, parce que ces évolutions de la clinique imposent de transformer les pratiques et les principes qui organisent la démarche thérapeutique. La demande sociale formulée aujourd’hui en termes de risques psychosociaux s’accompagne d’une diversité des pratiques (individuelles et/ou collectives) et pose des problèmes techniques en matière de mise en oeuvre des dispositifs de prise en charge, mais aussi éthiques. La mise en oeuvre d’actions en matière de santé mentale au travail requiert aussi une réflexion sur les enjeux politiques du travail et en particulier de ne pas méconnaître le rôle des rapports sociaux de domination qui pèsent sur la subjectivité et dont l’enjeu principal est le travail lui-même.

Quelles nouveautés figurent dans cette seconde édition ?

Plusieurs parties de l’ouvrage ont été revues et complétées, notamment celles portant sur les mutations des formes cliniques des stratégies de défense mobilisées dans le cadre des nouvelles formes d’organisation du travail, les évolutions en matière de droit du travail, les rapports entre adolescence et travail, ainsi que le rôle joué par le travail dans la sublimation et la construction de l’identité.

* Christophe Dejours est également psychanalyste et professeur titulaire de la chaire de psychanalyse-santé-travail au Conservatoire national des arts et métiers (CNAM), Isabelle Gernet est maître de conférences à l’université Paris-Descartes, Sorbonne-Paris-Cité, laboratoire de psychologie clinique, psychopathologie, psychanalyse.

À lire : Psychopathologie du travail, C. Dejours, I. Gernet. Elsevier-Masson, Coll. « Les âges de la vie », 2e éd., janvier 2016, 184 pages, 27,90 euros

Cette interview est parue dans la revue Revue Santé Mentale N° 205 Février 2016 en publirédactionnel

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