La médiation musicale

Avec la participation de Marie Matherat pour l’étude de cas

« L’usage de la musicothérapie comme agent de lutte contre les maladies est aussi vieux que la musique elle-même » déclare Rolando Omar Benenzon (2004), psychiatre et psychanalyste, musicien et compositeur originaire d’Argentine. Fondateur de la première Faculté de musicothérapie, à Buenos Aires, il y a plus de 30 ans, il est aussi le découvreur du principe de l’ISo (identité sonore) et d’une nouvelle voie en psychothérapie.

Mais les liens entre musique et thérapie sont anciens. Les premiers écrits faisant référence à la musique et à son influence sur le corps humain ont été retrouvés sur des papyrus médicaux égyptiens et datent de 1 500 av. J.-C. environ. Les Égyptiens pensaient que la musique avait un impact sur la fertilité des femmes. La musique s’est vue attribuer un caractère magique et cosmique, depuis des siècles et encore aujourd’hui d’une certaine façon. Selon certaines croyances, le son était présent au commencement du monde, puis il s’est transformé et a pris une forme verbale. Pour les Égyptiens, le dieu Thot avait créé le monde non par la pensée ou l’action, mais seulement grâce à la voix.

Si on se réfère à d’autres civilisations, chez les Perses et les Hindous, l’univers fut créé par une substance acoustique. Par ailleurs, on constate que, pour l’homme primitif, le son fut un moyen de communication depuis et avec l’infini. Margaret Mead (1973), anthropologue américaine, évoque que, dans certaines tribus de Nouvelle-Guinée, les individus ont la conviction que les voix des esprits peuvent être entendues à travers divers instruments de musique. Dans les civilisations totémiques, il existe une croyance selon laquelle chacun des esprits habitant le monde possède un son propre, de même que les hommes primitifs pensaient que le son rendait les êtres vivants ou morts vulnérables à la magie. Quoi qu’il en soit, chaque homme naît avec un son interne propre à lui auquel il répond.

Dans de nombreuses civilisations, des rituels mettant en scène le chant, la musique mais aussi la danse étaient, et sont encore aujourd’hui, effectués pour délivrer les « malades » des démons, pour faire sortir les « esprits malins » du corps des possédés. Dans les premiers textes médiévaux, on constate qu’il est fait mention de musiciens appelés auprès des malades pour les soulager. Des vertus magiques étaient parfois également attribuées aux instruments musicaux. Certains auteurs comme Jean-Baptiste de Porta, dans Magia naturalis (1558), considéraient même que le son des instruments qui étaient fabriqués à partir de plantes médicinales avait le même effet thérapeutique que les plantes elles-mêmes.

Les Grecs, quant à eux, utilisaient la musique dans la prévention et le soin des maladies, qu’elles soient physiques ou mentales. Aristote évoquait l’importance de la musique dans la catharsis, Platon préconisait son utilisation dans le traitement de certains troubles. Cependant, contrairement aux écrits mentionnés précédemment, on note que les Grecs se servaient de la musique dans le soin sans faire référence à la magie ou à la religion.

Au début du XVIe siècle, de nouveaux écrits apparaissent dans la littérature faisant également référence au soin par la musique. Bartolomé Ramos de Pareja, mathématicien espagnol, associe les quatre tempéraments à quatre tons, et Marsile Ficin s’efforce de donner une explication physique aux effets produits par la musique. C’est au XVII e siècle que l’on voit naître de nombreuses thèses et de nombreux autres traités tentant de montrer que les vibrations musicales ont un impact sur le soin. Le père Athanasius Kircher décrit comment la musique avait une influence favorable sur les maladies de la « bile jaune et de l’atrabilaire ».

Au XVIIIe siècle, les effets des sons sur les fibres de l’organisme ont été évoqués ainsi que leur effet excitant, calmant ou harmonisateur chez les patients atteints de mélancolie. De plus, la musique commençait à être considérée, de façon plus pragmatique, comme une stimulation permettant de détourner le malade de ses préoccupations.

Plus récemment, la médecine contemporaine s’empare de ce phénomène : Jean-Étienne Esquirol déclare que la musique est un élément profitable aux patients.

Il est bien sûr essentiel de faire la distinction entre musicothérapie et éducation musicale, même si certains éducateurs en la matière furent des précurseurs de la musicothérapie sans jamais la pratiquer. Émile Jaques- Dalcroze pensait en effet que la musique jouait un rôle incontournable dans l’éducation car elle répondait aux désirs les plus variés de l’homme. Ses disciples ont été les pionniers de la thérapie rythmique éducative ; par exemple, Angèle Porta donna le premier cours de rythmique pour les enfants anormaux à Genève en 1917. Joan Llongueras fit un cours sur la rythmique pour les aveugles et Mimi Scheiblauer pour les enfants sourds.

C’est à la suite de la Première Guerre mondiale que les médecins ont commencé à s’intéresser de plus près à la thérapie musicale et, suite à des expériences concluantes, ils ont saisi la nécessité d’une formation spécifique pour que le musicien devienne un thérapeute à part entière. C’est ainsi qu’en 1950 un collectif de professionnels s’est réuni pour fonder la National Association for Music Therapy qui assurait une formation à la musicothérapie donnant accès à un diplôme universitaire.

Les demandes étant de plus en plus nombreuses à l’époque, de nouvelles écoles se sont créées comme en Grande-Bretagne dès 1958, où Juliette Alvin fonda la Society for Music Therapy and Remedial Music. À l’Académie de musique de Vienne des cours étaient dispensés pour les jeunes musicothérapeutes. De nombreuses associations ont vu le jour dans différents pays comme l’Italie, l’Espagne, le Brésil, l’Argentine, le Mexique. En France, Vincent Jost et Édith Lecourt ont fondé l’Association de recherches et d’applications des techniques psychomusicales et le premier congrès mondial de musicothérapie eut lieu à Paris en 1974. C’est à partir de cette effervescence autour de ce domaine que sont apparus le besoin de poser des limites entre les notions d’éducation musicale et de musicothérapie, mais aussi la nécessité de mettre en place une formation professionnelle spécifique.

Définitions

La musicothérapie, selon Édith Lecourt (1988), est « une forme de psychothérapie qui utilise le son et la musique comme moyens d’expression, de communication, de structuration et d’analyse de la relation ».

Ainsi que toutes les autres médiations artistiques qui sont abordées dans cet ouvrage, la musicothérapie est pratiquée en groupe comme en individuel, avec des enfants comme avec des adultes. Cependant, il existe de multiples formes d’utilisation de la musique car celle-ci peut être proposée sous la forme d’écoutes structurées ou bien de pratiques sonores ou vocales.

Ces deux grandes formes principales de musicothérapie se nomment: la musicothérapie réceptive et la musicothérapie active.

La première s’appuie sur l’utilisation d’œuvres musicales proposées aux patients dans un ordre préétabli et selon des séquences qui définissent la construction de la séance. L’objectif en est la stimulation des affects, des sentiments, des sensations, des perceptions. Un autre aspect de ces auditions programmées par l’art-thérapeute est la possibilité de réactivations de souvenirs, d’images et la production d’associations mentales. Il est évident que la façon dont les différents extraits musicaux sont choisis repose sur la réflexion préalable du musicothérapeute qui tient compte pour ce faire de l’état psychique du patient ou de la structure du groupe. De même, il doit être en mesure d’accueillir et de contenir ce que la musique suscite chez les participants, sans pour autant avoir recours à un discours interprétatif ou intrusif.

De façon pratique, le programme est constitué de six œuvres groupées deux à deux, dans un souci de travail à la fois sur la variété et sur les ressemblances. La seule obligation est de faire chaque fois un choix entre les deux morceaux, puis de dire le morceau préféré et le morceau le moins apprécié. Le fait de travailler principalement avec l’objectif d’une induction émotive et mnésique de la musique ou de l’atmosphère musicale implique que cet atelier s’adresse en priorité aux personnes éprouvant des difficultés à ressentir ou à avoir conscience de leurs émotions. Les mécanismes de défense rigide voire le déni de la vie imaginaire sont souvent au premier plan. Bien sûr, le plaisir de la découverte ou de la redécouverte – et donc la dimension culturelle de ce dispositif – n’est pas absent. On utilise également l’impact de la dynamique groupale en favorisant les échanges entre les participants. Pourtant, il ne s’agit pas de véritables interactions, car l’intimité des perceptions de chacun est importante à préserver et les choix peuvent être rédigés par écrit de façon discrète. Là non plus, l’expression verbale n’est pas un moyen privilégié de communication.

La deuxième forme de musicothérapie est dite active car elle demande une production directe de sons ou de séquences sonores. Il s’agit de tenter d’entrer en relation avec les autres ou avec l’autre par l’intermédiaire de sons ou de rythmes. Il n’est pas directement question de faire de la musique, mais plutôt d’être à l’écoute des processus relationnels et de communication qui adviennent dans ce cadre.

Cependant, bien souvent, les ateliers de musicothérapie utilisent des techniques mixtes, car l’écoute musicale est rarement absente de ce deuxième dispositif, même si le temps principal de la séance est consacré aux échanges sonores. Le langage non verbal trouve ici sa réalisation la plus accomplie. C’est pourquoi ces ateliers s’adressent surtout à des personnes qui présentent des troubles de la communication verbale manifestes, quelle qu’en soit l’étiologie.

Probablement plus encore qu’en musicothérapie réceptive, la compréhension de la dynamique du groupe est un élément essentiel pour le musicothérapeute. C’est ce qui lui permet d’articuler les différentes phases de production sonore, tout en restant attentif aux réactions de chacun.

Ces séances de musicothérapie de technique mixte ont un rythme hebdomadaire (au minimum) et elles ont une durée d’une heure et demie. Elles commencent par l’écoute d’un morceau de musique proposé par le psychothérapeute dont le choix se fait en fonction des jeux sonores qu’il prévoit pour la suite. Elles se terminent parfois par l’écoute d’un morceau de musique proposé par un participant, et ce à tour de rôle. Ce temps est particulièrement important pour les patients qui ont à penser, à tour de rôle, à ce qu’ils ont envie d’offrir ou de faire découvrir à ceux avec lesquels ils viennent d’échanger sur un autre mode.

Le cœur de la séance est donc centré sur divers « jeux » induit par le musicothérapeute et qui ont comme objectif de développer la communication entre les patients par l’intermédiaire d’un langage sonore. C’est aussi la possibilité de stimuler la créativité et l’action de chacun en lien avec l’écoute ou le message de l’autre (que ce soit le musicothérapeute lors de séances individuelles ou les autres patients lors de séances groupales).

Au gré des séances, les percussions corporelles, la voix, le chant, de petites percussions, des instruments mélodiques de multiples origines sont utilisés. Ces exercices se déroulent assis en rond, ou debout. La plupart du temps, un moment d’improvisation réalisé avec les mêmes instruments fait suite à ces premiers dialogues sonores. Cette séquence qui est relativement courte et très cadrée par le musicothérapeute est enregistrée. Cet enregistrement fait partie du dispositif de la séance et en constitue un outil supplémentaire. Il est destiné à être écouté immédiatement après l’improvisation afin que les participants puissent prendre conscience de ce qu’ils ont produit, en chercher les articulations et les enchaînements. Il s’agit d’une sorte de travail d’association libre propre à chacun, à partir d’un matériel sonore non verbal. Cela permet également de s’entendre, de se situer dans le groupe, de découvrir des liens passés inaperçus lors de la production sonore.

Un temps de parole est proposé après l’improvisation puis un autre après son écoute, centré sur la perception des différents niveaux de communication et des particularités sonores et rythmiques. Un peu à la façon dont on discute ensemble d’un moment de création partagée, en le commentant, sans que soient mises en avant des impressions trop personnelles ou interprétatives.

Quelques éléments techniques

Selon Benenzon (2004), deux éléments sont indispensables au bon déroulement du processus thérapeutique en musicothérapie: la nature du lieu où se déroulent la séance et l’instrumentarium.

L’atelier de musicothérapie doit présenter une caractéristique essentielle: l’insonorisation. En effet, celui-ci doit être totalement isolé des nuisances sonores externes de sorte qu’aucun son ne puisse entrer. Cet élément permettra au musicothérapeute de travailler sereinement la communication non verbale, communication qui peut se trouver perturbée par tout son étranger. S’il y a des bruits auxquels on ne peut échapper tels que l’orage, il est alors possible de les intégrer dans la séance et de les travailler comme outils sonores supplémentaires.

À l’inverse, et dans le but d’éviter des demandes de certains patients extérieurs à la séance qui entendraient ce qui s’y passe, les sons ne doivent pas sortir de la pièce.

L’atelier de musicothérapie est, idéalement aéré, lumineux et ne présente pas trop de stimulations visuelles, telles que des décorations, pour permettre aux patients de centrer leur attention sur le stimulus sonore et sur la gestuelle. De plus, la salle doit être de bonne taille, ni trop grande ni trop petite, pour que des déplacements soient possibles sans pour autant conduire à induire une impression de dispersion. Enfin, le matériel doit être soigneusement réparti en plusieurs espaces de rangement. Cela permettra au musicothérapeute d’utiliser les matériaux de son choix sans que la vue de certains équipements incite les patients à faire des demandes qui pourraient perturber le déroulement de la séance.

Dans le cadre de la musicothérapie, l’instrumentarium se compose de tous les éléments pouvant produire un son ou être vecteur de communication. Benenzon, dans son ouvrage Manuel de musicothérapie , inclut les instruments musicaux classiques, les instruments électroniques, mais aussi la voix et les différentes parties du corps ainsi que les instruments éventuellement fabriqués par les patients ou le musicothérapeute. De plus, il est important de noter qu’en musicothérapie un même instrument peut être utilisé de façon classique mais aussi de façon détournée et inventive par le patient. Le psychothérapeute à médiation musicale se doit de veiller alors à ce que ce ne soit pas de façon destructrice.

Les instruments ont une importance capitale en musicothérapie à condition qu’ils possèdent certaines caractéristiques. Ils doivent avoir une certaine puissance sonore, être manipulables et déplaçables facilement. De plus, pour avoir une action thérapeutique, ils ne doivent pas mener à l’introversion ou à l’inhibition. Leurs possibilités sonores sont nécessairement claires et facilement compréhensibles. Ils sont en mesure de se suffire à eux-mêmes en tant qu’objets intermédiaires.

Au début d’une prise en charge en musicothérapie, il est préférable d’utiliser des instruments tels que les tambours car ce sont de véritables objets intégrateurs, par leur simplicité et leurs qualités rythmiques infinies. Comme le constate Benenzon, « les vertus thérapeutiques d’un instrument sont, en général, dues à sa forme et à sa sonorité » ; il est donc préférable de privilégier des instruments qui peuvent s’utiliser de diverses façons et avec les différentes parties du corps (mains, coudes, pieds), ce qui augmente la dynamique des possibilités et permet aussi l’induction d’un mouvement. Il est remarquable que plus l’instrument est primitif, plus il est recherché par les patients dans un premier temps. Les instruments mélodiques, plus sophistiqués, sont choisis ou proposés dans un deuxième temps du parcours thérapeutique, car ils nécessitent pour la plupart d’entre eux des connaissances particulières.

Les patients qui ne possèdent pas les bonnes techniques pourraient alors se sentir frustrés et freinés dans leur recherche. Enfin, les instruments harmoniques comme le piano produisent un tempo proche du tempo verbal et se placent sur un versant beaucoup plus intellectuel, nécessitant des préalables d’apprentissage.

Quant au corps humain, il est l’instrument le plus complet, mais il faut l’utiliser avec précaution car il peut être l’objet d’angoisses, d’anxiété, de rejets. Au début, son utilisation se fait à distance pour éviter les contacts.

La dernière catégorie d’instrument décrite par Benenzon est celle qui serait créée par les patients eux-mêmes, ou par le musicothérapeute, en tant qu’objets intermédiaires. Ces instruments pourraient être d’excellents objets intégrateurs permettant une communication optimale entre le patient et lui-même, mais cette occurrence est rarement mise en œuvre.

Bilan psychomusical

Avant tout engagement dans une prise en charge en musicothérapie, il est indispensable de connaître la relation qu’entretient le patient avec la musique. Il est possible pour ce faire de s’entretenir avec le patient afin de mieux connaître ses goûts musicaux et son histoire familiale et personnelle en rapport avec la musique, tant au niveau de la pratique que de l’intérêt, voire de l’engagement. Cependant, existent aussi des entretiens plus formalisés et structurés qui ont été mis au point par Jacqueline Verdeau-Paillès (2005), sous le nom de bilan psychomusical. C’est un outil d’évaluation construit par elle-même, pour juger de la pertinence ou de la contre-indication d’un atelier de musicothérapie. Il a pour objectif de recueillir des éléments sur l’univers sonore et musical du patient. Ce bilan comporte trois parties.

En premier lieu, un entretien semi-directif est mené pour obtenir un certain nombre d’informations sur l’expérience musicale personnelle, sur les pratiques culturelles en ce domaine, sur la sensibilité générale au monde sonore du sujet, et sur ses goûts et ses préférences d’écoutes.

En deuxième lieu, il y a un test réceptif qui a été mis au point et expérimenté à l’hôpital de Limoux par l’équipe de Verdeau-Paillès. Il s’agit de l’audition d’une dizaine d’extraits musicaux et sonores dans le but d’obtenir un aperçu de la qualité de réceptivité de la personne à l’écoute musicale. Ce test donne aussi des pistes intéressantes pour la conception des séances de musicothérapie éventuelles à venir.

Le test actif vient en troisième lieu. Il met le patient en présence d’un matériel sonore et musical qu’il est invité à explorer. C’est un moment non verbal pendant lequel il s’agit d’évaluer sa conduite spontanée à partir de l’utilisation d’un nombre limité d’instruments représentatifs des différentes familles sonores. Les intérêts musicaux, les désirs d’expérimentations et les aptitudes corporelles se manifestent alors assez clairement.

Ce bilan psychomusical lorsqu’il est pratiqué, une fois l’indication première posée, permet d’affiner les propositions que le musicothérapeute est en mesure de concevoir lors de la psychothérapie du patient avec la médiation musicale, qu’elle soit active ou réceptive.

Une place particulière pour la voix

Certains ateliers de musicothérapie utilisent la voix de façon préférentielle. La proposition de ce dispositif mérite un développement particulier car lorsque la voix est engagée, c’est tout le corps qui est mobilisé. Dans cette mesure, les indications sont nécessairement différentes que pour les ateliers de musicothérapie précédemment décrits.

Les implications requises lorsque la voix et le corps sont sollicités peuvent être difficiles pour des patients qui présentent certaines pathologies (voir chapitre 10 ).

Par ailleurs dans ce dispositif-là comme dans les autres mais certainement plus que pour d’autres médiations il est nécessaire que les patients aient une réelle affinité avec le chant ou l’expression vocale quelle que soit leur connaissance de la pratique.

L’utilisation de la voix en musicothérapie sollicite l’image du corps, qu’elle soit consciente ou non. Des indications sur la façon dont le sujet habite son corps et sur la façon dont il présente son corps au monde sont généralement vite repérables.

Par ailleurs, la voix est un objet non matériel qui ne se situe ni à l’intérieur du corps ni à l’extérieur. En cela, elle va venir convoquer les limites, le dedans le dehors et le lien entre ces deux espaces. Par sa délimitation incertaine, l’expression vocale est donc déconseillée pour des personnes qui sont peu individualisées ou désorganisées. Cela pourrait représenter une menace de projeter quelque chose de soi – à savoir sa voix – à l’extérieur. Même si l’on peut imaginer qu’en art plastique il y a dans la représentation que l’on réalise quelque chose de soi, le lien est beaucoup plus médiatisé et distancié, que lors de l’émission d’un son qui la plupart du temps n’est pas modulé et transformé par la connaissance d’une technique.

La sphère ORL et la gorge sont les lieux où se nouent toutes les émotions: les pleurs, les sanglots, la gorge nouée, mais aussi le « chat dans la gorge » montrent qu’il s’agit d’une partie du corps particulièrement sollicitée.

Dans l’expression vocale, les affects sont directement convoqués. Cependant, contrairement à la psychothérapie verbale, la séance de psychothérapie à médiation musicale ne cherche pas à relier les affects qui passent dans la voix à leurs représentations originales et elle permet donc également une mise à distance de ces affects.

La voix et le timbre spécifique de chacun reflètent parfois les différentes identifications sur lesquelles s’est constitué un sujet : identifications parentales – lorsqu’il s’agit d’intonations – et éventuellement identifications sexuelles lorsqu’il s’agit du registre – voix grave ou aiguë, soprane, mezzo ou basse – notamment.

Dans le cas du chant, comme d’ailleurs dans un dispositif de communication sonore, il y a la possibilité qui devient vite nécessité, de s’accorder aux autres. À cet égard, pouvoir travailler avec le chant choral ouvre de multiples espaces : rechercher une harmonie avec l’autre, être à son écoute, avoir comme objectif l’unisson avec toutes les conséquences émotionnelles et rassurantes que cela implique.

Le déroulement d’un atelier corps et voix

Dans un premier temps il est proposé au patient d’essayer de trouver un ancrage corporel aux travers de déplacements et de positions dans l’espace afin d’acquérir une forme de stabilité et de repérer son centre de gravité.

Ensuite, un certain nombre d’exercices – balancements, différentes sortes de déambulations – sont proposés pour que chaque patient appréhende progressivement quelle est sa propre pulsation.

Le souffle également est invité à être observé et exercé; il s’agit de repérer corporellement la trajectoire du souffle et d’aider à sa meilleure circulation. Les derniers exercices proposés en ce début de séance sont consacrés à la détente corporelle et au redressement postural.

La deuxième séquence de la séance de musicothérapie corps et voix se centre sur la technique vocale, soutenue par des exercices d’expression. À l’instar de ce qui est utilisé dans des ateliers de thérapie à médiation théâtrale – développés dans le chapitre suivant – ce sont des jeux de communication et d’improvisation à l’aide d’onomatopées, d’invention de personnage, d’interprétation de sentiments.

D’autres exercices sont plus directement liés au chant et proposent des vocalises variées sollicitant alternativement: consonnes, voyelles, nuances. Cela permet de varier les affects, les expressions faciales et d’explorer différentes intonations vocales.

Les instruments, toujours présents dans l’atelier, servent alors de support pour que la voix puisse intervenir à ce moment-là.

La troisième séquence est l’expérimentation et l’improvisation vocale. À partir d’une syllabe – consonne plus voyelle – l’objectif est que chacun improvise une vocalise, afin de créer un dialogue entre les différents membres du groupe.

L’aboutissement de la séance peut être, quand la dynamique du groupe et son implication le permettent, un travail de chorale. Il s’agit de partir pour chaque participant d’une note, puis de se retrouver à l’unisson pour ensuite varier les nuances de cet accord, comme une sorte de choral non harmonique.

Un choral harmonique et musical, à partir d’improvisations vocales sur le modèle de la communication sonore, peut ensuite être réalisé. Signant ainsi toute une progression chargée de découvertes et d’échanges.

Étude de cas

Cette psychothérapie à médiation musicale s’est déroulée pendant plus de deux ans.

Ce parcours est celui d’une femme, Nathalie, qui souffre de phobie sociale et d’anxiété depuis toujours selon ses dires. Une psychothérapie verbale de plusieurs années n’a pas soulagé ses angoisses et c’est son psychothérapeute qui a pensé qu’une autre forme de langage pourrait peut-être être plus opérante. Par conséquent, elle nous fut adressée.

La peur de mal faire et un sentiment très négatif d’elle-même dominent son discours lors de l’entretien d’évaluation et d’orientation. Son agressivité, très perceptible, est contenue et régulièrement retournée contre elle-même. Néanmoins, elle mène une vie professionnelle de juriste sans trop de difficultés apparentes mais avec une véritable souffrance intérieure. Un atelier corps et voix lui est proposé. L’objectif formulé avant l’engagement dans cette psychothérapie est de tenter de faire un travail d’alliance entre corps-voix-émotions et de l’aider à trouver de l’assurance dans la prise de parole en public.

Avant de commencer la première séance, il lui est proposé un temps de discussion pour évoquer ses attentes, son rapport à la voix et son rapport au corps. Concernant son rapport à la voix, elle dit utiliser très peu sa voix, aussi bien pour chanter que pour parler. Personne n’a jamais écouté de musique ni chanté chez elle, pas même des comptines quand elle était petite.

La première séance fut un travail sur la respiration et le corps et sur la pose du souffle. En fait, dans sa vie de tous les jours, Nathalie se vit comme en apnée; dans les exercices proposés elle a du mal à relâcher son ventre, toujours contracté. Plusieurs mois furent nécessaires à ce relâchement et cela lui a demandé beaucoup de concentration. Par la suite, une bonne respiration fut possible, ce d’autant plus que les autres contractions corporelles avaient également pu être levées.

La technique vocale fut abordée dans la deuxième séance par des exercices de vocalises. Ces exercices vocaux sont toujours réalisés dans une posture propice à l’ancrage corporel. Néanmoins, cette proposition de s’exposer ne serait-ce que par des sons, lui fut très difficile.

C’est à ce moment-là que l’art-thérapeute doit faire preuve d’inventivité sans pour autant modifier son cadre. Ces exercices lui ont donc été proposés dans une attitude de repli qui lui permettait d’être à l’abri du regard des autres. Le principe de l’ISo décrit par Benenzon est encore ici vérifié: partir de là où se trouve le patient sans le confronter à ce qui lui crée angoisses ou tension, pour l’amener progressivement vers autre chose.

Très vite, Nathalie annonce qu’elle pratique les exercices appris à l’atelier seule et qu’elle peut s’approprier ce nouveau souffle ailleurs.

Par ailleurs, il est difficile de se rendre compte des bienfaits que lui apporte l’atelier car elle persiste dans un discours verbal très auto-dévalorisant. Aller mal semble être pour elle une forme d’identité inscrite dans sa position familiale. Ce qui permet de recentrer les objectifs de cette psychothérapie à médiation musicale: accepter que le bien et le plaisir ne soient pas du registre de l’impossible et de l’interdit.

Au bout de quatre mois de prise en charge, Nathalie maîtrise bien sa respiration et l’ancrage corporel de la voix lors des exercices vocaux devient facile.

Néanmoins, tout changement d’horaire ou bien de constitution du groupe provoque un recul et de nouvelles déclarations auto-dépréciatrices, en comparaison avec les autres. Il est possible de penser, avec les autres membres de sa famille, mais ce type de réflexion, que peut se faire l’art-thérapeute, n’est jamais verbalisé directement dans ce cadre. Elles sont mises en action, en musique, La peur de mal faire et un sentiment très négatif d’elle-même dominent son discours lors de l’entretien d’évaluation et d’orientation. Son agressivité, très perceptible, est contenue et régulièrement retournée contre elle-même. Néanmoins, elle mène une vie professionnelle de juriste sans trop de difficultés apparentes mais avec une véritable souffrance intérieure. en chant, ce qui constitue la cheville principale autour de laquelle s’appuient les psychothérapies à médiation artistiques.

Parallèlement, Nathalie commence à se montrer décontractée quand elle arrive à l’atelier. Cependant, il lui est toujours impossible d’admettre le mieux ou le positif.

Il faut que quelque chose n’aille pas.

Après 6 mois de prise en charge, Nathalie a fait beaucoup de progrès sur le plan vocal. On peut même dire qu’elle chante très bien – même si les vocalises et les exercices vocaux pratiqués sont a priori sans visée esthétique.

Les exercices d’expression restent difficiles. Sa spontanéité et sa créativité sont encore parfois bloquées par ses jugements négatifs sur elle-même.

Pendant les ateliers, Nathalie pose souvent des questions sur les exercices proposés. Mais même si la parole se doit d’advenir quand il y a nécessité et interrogations des patients pendant les séances, elle garde toujours les exercices vocaux de l’atelier comme médiation. Le parler technique évoqué auparavant existe également en musicothérapie.

Après une année d’ateliers très régulièrement suivis, les improvisations de Nathalie laissent place à de belles phrases musicales créatives grâce au lâcher prise qui s’installe.

Un travail de chorale peut maintenant s’instaurer dans le groupe, même si celui-ci accueille de temps en temps de nouveaux patients. Mais ceux-ci ont des difficultés moindres et ils sont portés par la dynamique du groupe initial. Chaque participant propose une phrase musicale que les autres répètent. Nathalie formule pour la première fois son plaisir à entendre ce qu’elle a proposé par la voix des autres. Cet écho lui permet d’émettre une opinion positive de ce qu’elle a produit. Parallèlement, la vie de Nathalie s’organise et elle réussit à mener à bien des projets de vie personnels. Pour autant, son parcours est loin d’être terminé. Est envisagé, avec le référent prescripteur de l’indication, un changement de médiation, qui pourrait peut-être l’aider à poursuivre son chemin vers une ouverture où la mise en scène de soi puisse continuer à s’affirmer, la dramathérapie par exemple.

Vous venez de lire un extrait de l'ouvrage Art-Thérapie.

Anne-Marie Dubois

© 2017, Elsevier Masson SAS. Tous droits réservés

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