Adolescence et psychopathologie

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Découvrez un extrait de l'ouvrage Adolescence et Psychopathologie le chapitre 27  : L'adolescent à l'ère du numérique

L'adolescent à l'ère du numérique

Le taux de possession d'écrans des adolescents et le temps qu'ils passent à les utiliser ont explosé durant cette dernière décennie. La connexion quotidienne, l'usage individuel, isolé, multimodal (jeux, surf, réseaux sociaux) et simultané caractérise leur mode de consommation. Doit-on craindre l'entrée des écrans dans le quotidien comme certains éducateurs du xixe repoussaient le livre et la lecture pour préférer l'observation de la nature ? Il est difficile de répondre à cette question. Cependant, on peut affirmer que les adolescents appréhendent aujourd'hui les réseaux comme un véritable espace de vie à travers lesquels ils se déploient (curiosité, relations, construction identitaire) et par lesquels ils se développent. Certaines problématiques sont déjà identifiables et sources de consultations : l'usage excessif de jeux vidéo, le cyberharcèlement et l'exposition à la pornographie en sont trois exemples. Nous aborderons aussi dans ce chapitre la problématique de la claustration au domicile qui s'accompagne souvent d'un repli sur les écrans.

Place de l'écran et des réseaux chez l'adolescent aujourd'hui

Le taux d'équipement a explosé cette dernière décennie avec des innovations techniques permettant un accès de plus en plus nomade et individualisé. Selon l'enquête PELLEAS (N = 2 000 élèves de la région parisienne scolarisés de la 4e à la 1re), le taux d'équipement moyen était en 2014 de 11 écrans par foyer (téléviseur, smartphone, tablettes, ordinateurs, consoles de jeux). De surcroît, cette multipossession d'écrans apparaît de plus en plus précoce et généralisée. La quasi-totalité des adolescents possède un smartphone (96 %) ou un ordinateur (99 % des adolescents, contre 30 % des foyers en 2002) ; s'y ajoute aussi pour les ¾ un écran « secondaire » : une console (84 %) ou une tablette (74 % ; Obradovic, Spilka, Phan et Bonnaire, 2014). Cela reflète aussi un usage moins familial et plus individualisé de l'écran, l'adolescent pouvant entrer en lien directement avec un contenu ou un interlocuteur sans nécessairement que le parent ne fasse tiers.
Les préférences évoluent aussi rapidement dans le temps et avec l'âge. D'abord, le temps consacré aux écrans augmente avec l'âge : alors que la connexion est plutôt hebdomadaire vers 9–10 ans (60 % 1 à 2 fois par semaine, 20 % quotidienne), elle devient majoritairement quotidienne à l'entrée dans l'adolescence (55 % de connexion quotidienne vers 10–11 ans) et augmente progressivement durant l'adolescence pour atteindre plus de 85 % de connexion quotidienne vers 15–16 ans pour une durée de 3–4 heures par jour (enquêtes EU Kids Online et TABBY citées par Blaya, 2015).
En outre, l'usage se diversifie et s'associe sur plusieurs modalités. Plus des ¾ des collégiens déclarent une utilisation de chacune des modalités suivantes au moins une fois par semaine : jeux vidéo (filles : 84 % ; garçons : 94 %), surf sur Internet pour le plaisir (F et G : 92 %), télévision (F : 94 % ; G : 95 %), ou participation à des réseaux sociaux (F : 71 % ; G : 69 %). La proportion est légèrement inférieure pour l'utilisation hebdomadaire des chats et forums de discussion (F : 52 % ; G : 55 %). Le comportement des lycéens se rapproche des collégiens en dehors d'une augmentation de l'utilisation des réseaux sociaux (F : 81 % ; G : 82 %) aux dépens des jeux vidéo (Abradovic et coll., 2014 ; Amey et Salerno, 2015). Une légère différence d'usage s'observe aussi selon les sexes avec utilisation préférentielle d'Internet pour jouer aux jeux vidéo chez les garçons et pour les réseaux sociaux chez les filles, les jeux vidéo favorisant aussi des connexions plus longues (Dany, Moreau, Guillet et Franchina, 2016).
De surcroît, cet usage diversifié est aussi simultané. S'engager dans plusieurs activités en même temps n'est pas nouveau chez les adolescents, qui associaient déjà musique et devoirs par exemple ; cependant, cette simultanéité des activités s'élargit à l'utilisation des médias visuels et sociaux, plus impliquants en terme affectifs et attentionnels (Safont- Mottay, 2014).
Par ailleurs, l'usage s'individualise. La télévision semble progressivement délaissée (regardée moins d'1 h/jour aujourd'hui, alors qu'elle l'était plus de 2 h/jour en 2002) au profit des autres usages de l'écran, plus autonomes (Dany et al., 2016 ; Médiamétrie cité par Guilé, 2008). S'ajoute à cela une migration progressive de la connexion du salon pour l'enfant (espace public) vers la chambre pour l'adolescent (espace privé) : les 11–12 ans se connectant en majorité dans un espace de passage (58 %) alors que les adolescents s'isolent (70 %) (Safont-Mottay, 2014).
Finalement, les fonctions de divertissement et communicationnel dominent, les adolescents affirmant clairement que ce qui leur manquerait le plus sans Internet serait les réseaux sociaux (64 %), les films (41 %) et les jeux vidéo (37 %). Les recherches d'informations réalisées quotidiennement par les adolescents, tant sur les réseaux sociaux (47 %) que sur les moteurs de recherche (58 %), répondent surtout à des motivations personnelles – plutôt que pédagogiques – dans les domaines instrumentaux (traduction, curiosité personnelle), social (organisation de rencontres ou de loisirs), personnel (identité déclarative et lien avec les pairs) et culturel (musique, médias). Cet usage participe à la construction de soi et la maîtrise de l'environnement social et culturel.

Connaissances, construction de soi et socialisation : Internet, un espace de vie

Le rapport au numérique a évolué durant ces dernières décennies : alors que les outils numériques étaient investis comme « extra-ordinaire », dans un but précis et qui nécessitait parfois des compétences techniques (graver un CD-ROM !), leurs usages nomade et individualisé ont permis d'intégrer ces outils dans les activités du quotidien, pour réaliser les activités « ordinaires ». Les adolescents circulent sur les réseaux comme dans un espace de vie banal. Ils y déploient leur psychisme en développement avec ses dimensions cognitives, de construction identitaire et relationnelle, à travers les activités de divertissement et la communication.
Concernant le rapport à la pensée et la connaissance, la technophilie des adolescents est une technophilie d'usage qui, contrairement à l'image véhiculée, ne s'accompagne que rarement de connaissances techniques : parmi les 91 % d'adolescents qui disposent d'un ordinateur, seuls 13 % maîtrisent l'informatique et font de la programmation (Amey et Salerno, 2015). L'habilité apparente sur certains logiciels et la maîtrise des outils sociocommunicatifs masquent souvent une méconnaissance du fonctionnement du réseau et une maîtrise médiocre de la bureautique. Autrement dit, les compétences acquises sont souvent spécifiques plutôt que transversales et transférables.
En outre, cet outil reste peu utilisé à des fins pédagogiques dans le cadre de travaux scolaires. Contrairement à l'usage prescrit par l'école qui prône un usage d'Internet construit, critique, rationnel, explicite, soutenu par un effort de pensée, capable de situer l'information par sa source et dans le temps, l'usage profane semble plutôt marqué par l'immédiateté, l'absence de repérage spatial ou temporel, l'imprégnation émotionnelle et implicite. Ainsi les pratiques culturelles des adolescents ne sont-elles pas scolairement valorisées. Pourtant, les études ont montré l'intérêt de l'usage d'Internet en éducation pour les apprentissages autonomes et l'augmentation des stratégies métacognitives. De surcroît, les aptitudes relationnelles, qui commencent depuis peu à être valorisées dans la sphère académique, pourraient être un relais puissant d'apprentissage.
Mais l'usage intensif et généralisé de l'outil numérique pourrait transformer le rapport au monde et faire émerger de nouvelles modalités de pensée. Penser par l'intermédiaire d'un chiffrage numérique n'engage pas les mêmes processus que penser à travers la vue, le toucher ou l'écriture, sans compter la diminution proportionnelle des temps passés dans une interaction directe et vivante. Pour certains, le numérique éloigne de la pensée narrative pour une pensée post-moderne, plus clivée et marquée par une identité plus mouvante, situationnelle. L'impact des écrans sur le développement des enfants a été spectaculairement illustré par les Dr Ducanda et Terrasse sur l'apparition précoce de syndromes autistiques chez les enfants massivement exposés aux écrans et leur résolution après une diminution de cette exposition (Ducanda et Terrasse, 2017). On peut anticiper que cet usage massif impactera le développement de la pensée et des relations à l'adolescence.
Concernant les pratiques communicationnelles visant la socialisation, celles-ci passent par les réseaux sociaux : 97 % des adolescents y circulent régulièrement via quatre types d'espaces différents (Leroux, 2012 ; Amey et Salerno, 2015) :

  • les « chats rooms » sont des dispositifs de discussion synchrone où seuls les messages les plus récents restent apparents et qui favorisent l'anonymat ;
  • les messageries instantanées dont la plus utilisée est MSN sur ordinateur (68 % des ados l'utilisent) ou WhatsApp et Snapchat sur les smartphones, qui permettent des discussions en temps réel entre des protagonistes qui ont accepté réciproquement le dialogue. L'historique des messages est archivé pour les deux premiers alors qu'il s'efface avec Snapchat, autorisant des dévoilements d'images plus éphémères… pour peu qu'aucun camarade ne la capture ;
  • les blogs : journaux que l'auteur poste en ligne et dont il modère les commentaires. Il peut aussi indiquer des liens avec d'autres blogs. Si 54 % des adolescents lisent des blogs, seuls 30 % en tiennent ;
  • et les sites de réseaux sociaux qui combinent les trois dispositifs précédents. Ils fonctionnent à partir de « profils » individuels qui rassemblent sur un « mur » ce que l'utilisateur souhaite publier, les événements de ses « amis », et les commentaires donnés ou reçus. Ces profils peuvent être publics, privés (limités aux amis autorisés) ou semi-publics (ouvert aux amis des amis). Aujourd'hui, 70 % des adolescents les utilisent. L'usage quotidien des réseaux communautaires permet à l'adolescent de mettre en scène son « identité agissante » pour resserrer les liens avec sa communauté de pairs et affirmer sa singularité.
    Il s'agit d'abord de renforcer les liens avec ses pairs à des fins d'émancipation. Par les blogs et les sites de réseaux sociaux, les jeunes matérialisent la preuve du lien social et répondent à l'injonction d'avoir des amis en les mettant en avant. De même, les plateformes d'échanges synchrones permettent avant tout de rester en contact à tous les instants à travers des échanges souvent réduits à la fonction phatique du langage, autrement dit cultiver des relations préexistantes et contrôler son environnement social immédiat plutôt que nouer de nouveaux contacts, d'avoir des échanges instrumentaux ou d'approfondir des questions intimes ou de fond. Bien que sociabilités en ligne et hors ligne tendent à se renforcer mutuellement, l'excès de sociabilité sur Internet au détriment du temps familial ou amical « réel » reste ainsi préoccupant. Certains changements se repèrent déjà : des valeurs plus superficielles comme celle de la « popularité », avec l'agressivité relationnelle qu'elle véhicule, pourraient aussi être promues dans les groupes au détriment de valeurs plus « profondes », comme l'empathie ou le respect ; les pratiques de lectures de médias et de livres encore promues par l'école entrent en concurrence avec la connectivité de tous les instants nécessaires à la gestion des liens sur les réseaux qui structurent aujourd'hui la vie des adolescents. Dans une dimension plus positive, certains repèrent une nouvelle forme d'ouverture et d'horizontalité permise par Internet qui ouvre de nouvelles formes de mobilité urbaine susceptible de dépasser la frontière des quartiers (Oppenchaim, 2011).

Les technologies de l'information et de la communication (TIC) permettent aussi la construction identitaire. À travers les blogs, les réseaux, les jeunes se présentent aux autres, existent. Les informations personnalisantes publiées, que l'on choisit de dévoiler mais dont on ne maîtrise ni la diffusion, ni permanence, ni la réception (qui peut être immédiate et violente) transitent par le chat (pratique diminuant avec l'âge), par l'envoi de messages (écrits, photos, vidéos) et témoignent d'une facilitation de l'exposition publique de soi sur ces réseaux. Il ne s'agit pas tellement d'être aimé, mais plutôt de sortir de l'anonymat pour obtenir un statut. Par des tentatives d'expression, d'affirmation ou d'échanges, les jeunes réalisent des expérimentations successives, par exemple à travers des jeux de séduction sur des chats, des échanges d'idées, de sentiments. Cependant, l'échange par le réseau plutôt qu'en face-à-face pourrait être moins impliquant, à la fois facilitant, mais aussi amoindrissant la richesse de la rencontre par un effacement de l'engagement, du risque et de l'authenticité. Par ailleurs, les inconnus sur le réseau peuvent aussi être une ressource dans un contexte de rejet social (Amey et Salerno, 2015).
Précisons que les plus jeunes sont plus souvent attirés par Instagram qui permet l'échange de photos (selfies, notamment). Puis, après la puberté (14 ans), la préférence se déplace vers Facebook et ses fonctionnalités plus étendues (59 % vers 12–13 ans, 86 % des 14–15 ans et 97 % des 18–19 ans possèdent un compte). Cela témoigne du fait que la tentative d'exister à travers l'exhibition de soi et les échanges d'images de soi reste une activité prépubère alors que l'adolescent pubère se consacre plutôt à la consolidation d'un réseau d'amis construit sur le lieu d'apprentissage (voir plus bas, « Cyberagression et cyberharcèlement »).

Les problématiques liées à Internet et aux écrans

Consommation excessive et cyberaddiction ?

Le chiffre d'affaires de 5 milliards d'euros en France réalisé par l'industrie du jeu témoigne de la croissance de cette consommation : les jeux d'écran font aujourd'hui partie de la vie familière et quotidienne des enfants dès le plus âge. Mais c'est souvent en début d'adolescence, vers 12–13 ans, que la « passion pour le jeu » s'installe : 96 % des 10–14 ans ont joué aux jeux vidéo dans les 6 derniers mois ; 92 % des adolescents sont au-dessus du maximum des 2 heures quotidiennes recommandées.
Cependant, les scores d'usages problématiques sont faibles et concernent plutôt les jeux vidéo pour les garçons et les réseaux pour les filles. 10 % des garçons jouent plus de 15 heures par semaine dès 13–15 ans et ceux qui jouent le plus semblent maintenir, voire augmenter, leur temps de jeu avec l'âge. Ils jouent seuls mais disent jouer pour partager avec les autres, passer du temps et « se vider la tête » (Bidault, 2003). La pratique atteint un pic d'usage vers 15–16 ans pour diminuer ensuite progressivement, de façon plus importante chez les filles, quelques garçons conservant ensuite un usage intensif, voire abusif ou addictif.
Finalement, seul un nombre restreint d'adolescents entrera dans un usage véritablement addictif des jeux vidéo. Près d'un collégien sur dix (9,6 %) répond aux critères d'excès sur les deux types d'usages, avec un pic en 5e (13,9 %) ; 1,6 % des adolescents (14–17 ans) répondent aux critères de trouble de l'utilisation des jeux vidéo sur Internet tel que cela est défini dans le DSM-V.
Ceux-ci peuvent alors y passer 10, 12 ou 14 heures quotidiennes, voire plus encore, restreignant leur vie à ces jeux. Ce caractère « addictogène » des jeux concerne essentiellement les jeux en réseau sur Internet et plus particulièrement les MMORPG (Massevely Multiplayer Online Role Playing Game, jeux de rôle massivement multi-joueurs). L'échec scolaire puis la déscolarisation sont habituels, les consommations de produits fréquentes (haschich mais aussi produit psychostimulant pour ne pas dormir et accélérer le seuil de réactivité), les problèmes de santé apparaissent (trouble du sommeil, de l'alimentation), la vie sociale devient inexistante. Ces jeunes sont d'ailleurs appelés des no life, y compris par les autres adolescents passionnés de jeux.
Mais l'usage problématique exploré à partir des critères d'addiction sous-estime probablement la question de la consommation excessive ayant un impact fonctionnel. Ainsi, les critères d'alerte retenus ne font pas encore consensus ; certaines échelles de dépistage existent tout de même comme celle de « Problem Video Game playing ». Rétrospectivement, entre ces jeunes passionnés qui passent un temps important devant l'écran mais qui conservent une vie scolaire-professionnelle, affective et relationnelle satisfaisante, et ces jeunes devenus no life, on retrouve toujours un élément précis : vers 14–15 ans, ces derniers soit n'ont reçu aucune limite temporelle dans leur pratique, soit ont été incapables de s'en donner. Cette constatation souligne combien il est important de donner au jeune adolescent (entre 12–13 ans et 15–16 ans) des limites dans l'utilisation de ces jeux, quelles que soient ses conduites d'opposition ou de protestation. La rupture des liens familiaux et l'échec des parents à réguler l'usage apparaissent aussi comme des critères pertinents. Nous résumons ces items d'alerte dans le tableau 27.1 (Bidault, 2003 ; Blaya, 2015 ; Dany et al., 2016 ; Institut Fédératif des Addictions Comportementales, 2018 ; Phan et Bastard, 2012 ; Valleur et Matysiak, 2003).

Au-delà de la dimension ludique incontestable, comment comprendre l'attrait manifeste de ces jeux et de cet espace virtuel ? Celui-ci semble en fait entrer en résonance avec les problématiques rencontrées à l'adolescence. L'écran (Internet ou jeu vidéo) offre l'illusion de :

  • s'abstraire du temps et de l'espace (dimension d'instantanéité et d'ubiquité) ;
  • disposer de tous les possibles (être homme ou femme, ni l'un ni l'autre, un autre corps en totalité ou en partie, etc.) ;
  • faire et de défaire comme si le retour en arrière était possible (mourir puis renaître) ;
  • pouvoir franchir toutes les limites (de la sexualité, de la violence, de la folie).

D'une certaine façon, dans le jeu, il n'y a pas de renoncement, pas de perte d'illusion, pas d'obligation de choix. L'omnipotence infantile via l'omnipotence de la pensée n'a plus à se confronter aux limites imposées par la réalité en même temps que l'accession à la pensée formelle (chap. 4) autorise pleinement ce jeu de la réversibilité qui, par la grâce des métamorphoses en images, brouille la limite entre le réel et le virtuel. En outre, l'ordinateur va vite et cette vitesse étaye, canalise et entretient l'excitation pulsionnelle qui menace constamment l'adolescent de débordement : il a en face de lui, à son côté et avec lui un « objet » médiateur de sa pulsionnalité qui, par sa fonction représentationnelle, devient un véritable Moi auxiliaire. L'écran vidéo peut devenir ainsi le fidèle compagnon de la fantasmagorie adolescente (au plan topique : le préconscient plus que l'inconscient), compagnon d'autant plus attractif que dans la réalité, ce même adolescent rencontre quelques difficultés relationnelles (inhibition, repli, etc.). Le virtuel devient ainsi un « potentiel » qui s'offre à l'investissement de l'adolescent (Stora, 2005 ; Tisseron, 2004).
Dans une approche psychodynamique, Stora (2004) rattache aux défaillances des interactions précoces ce besoin de pratique vidéo addictive, décrivant deux triades caractéristiques : « la mère dépressive-le bébé-l'écran de télévision » et « la mère narcissique-le bébé-représentation de soi ». Dans le premier cas, le bébé est fasciné par la puissance des images qui semblent réanimer la mère quand elle les regarde ; devenu adolescent, il est aspiré par cette puissance de l'image ; dans le second cas, la mère projette sur son bébé une image narcissique grandiose que ce bébé, devenu adolescent, retrouvera dans le virtuel. Pour intéressantes que soient ces hypothèses, elles restent affaire de cas singuliers et demandent assurément confirmation par des études plus systématiques. Pour ces adolescents totalement isolés par l'intensité de leur pratique ludique, cet auteur propose d'ailleurs de les rencontrer « sur leur terrain », en s'intéressant à leurs jeux, voire en acceptant de jouer modérément avec eux afin de réintroduire une dimension relationnelle puis symbolique qui semble leur faire défaut.

https://www.elsevier-masson.fr/adolescence-et-psychopathologie-9782294754272.html

Cyberagressions et cyberharcèlement

Selon l'enquête JAMES, le premier élément cité parmi les différentes expériences négatives est la diffusion d'informations fausses ou de propos offensants (39 %) ; viennent ensuite la publication en ligne de photos ou vidéos sans leur autorisation (17 %), le harcèlement (17 % également). La tranche d'âge la plus vulnérable est celle des 16–17 ans, moment où les adolescents engagent leur identité personnelle se rendant visibles sur le Net. Cette tranche d'âge conjugue, d'un côté la quête d'affirmation, une forte pulsionnalité et le désir du corps de l'autre ; et de l'autre, un manque de maturité cognitive avec une croyance erronée en l'impunité des actes commis sur Internet, ignorant leur traçabilité. Ils sont alors amenés à devoir gérer des relations parfois nettement plus dysphoriques. Ces outils apparaissent ici comme des territoires d'expérience ayant fonction de rituels initiatiques. Les adolescents y apprennent, par essais et erreurs, à négocier leur réputation en ligne et à gérer des données personnelles qui peuvent circuler à leur insu. Rappelons que les adolescents prépubères, utilisant plus souvent le transfert d'image, se rendent plus facilement vulnérables par un dévoilement intime de soi à un âge où ils n'ont pas pleinement conscience de ce qu'engage la dimension sexualisé du contenu qu'ils manipulent. Dans ce cas, ce n'est parfois que quelques mois ou années plus tard que l'adolescent comprend, après coup, la portée de ses gestes (« j'étais jeune et naïf »).
Contrairement aux autres actes négatifs, le cyberbullying est en hausse franche : entre 4 et 46 % des adolescents s'en disent victimes. Il se définit comme un acte intentionnel et agressif ou intimidant (qui peut inclure la diffusion de rumeurs) réalisé par un individu ou un groupe d'individus à partir d'un contact répété sous forme électronique, contre une victime qui ne peut pas facilement se défendre. Précisons qu'il est le plus souvent le fait d'autres adolescents, de surcroît que la victime connaît hors ligne (Arsène et Raynaud, 2014). Pour rappel, la loi (article 222-33-2-2 du Code civil) stipule que « le fait de harceler une personne par des propos ou comportements répétés ayant pour objet ou pour effet une dégradation de ses conditions de vie se traduisant par une altération de sa santé physique ou mentale est puni d'un an d'emprisonnement et de 15 000 € d'amende », sanction qui peut être aggravée notamment si la victime présente une particulière vulnérabilité : mineur de 15 ans et déficience psychique notamment.

Le cyberharcèlement rejoint le harcèlement traditionnel avec, selon les études, 30 à 95 % de cooccurrence, mais ce dernier semble perçu comme plus délétère, probablement de par son caractère plus intrusif :

  • souvent répété (plus de trois agressions par an) et sur plusieurs espaces (mail, réseau social, messagerie) laissant penser qu'il n'y a plus de lieu sécure ;
  • effractant dans 85 % des cas l'espace familial (se déroule dans l'enceinte de la maison) ;
  • vécu comme plus blessant lorsqu'il s'appuie sur des photos, vidéos ou des appels plutôt que sms ou messages sur Internet.

En outre, la fragilité du soutien parental et l'engagement de ces jeunes dans les réseaux créent un véritable cercle vicieux de vulnérabilité. Ces adolescents rapportent une relation parentale moins soutenante et moins vigilante. Ils se tournent plus souvent vers des relations connectées et majorent ainsi le risque de harcèlement (le risque de harcèlement est 4 fois plus élevé chez les jeunes qui se connectent 3 h/jour comparativement à ceux qui se connectent 1 h/jour). De surcroît, en situation de harcèlement, les adolescents se montrent réticents à en parler à leur parent (un tiers à 90 % gardent le silence), d'autant plus qu'ils craignent la confiscation de leur appareil et l'isolement de leurs pairs.
La souffrance des cybervictimes est d'autant plus grande qu'il s'agit de préadolescents, qu'ils ont envoyé une photo d'eux, qu'ils ont eu un contact réel avec l'agresseur, et que l'agression se répète. Elle s'exprime d'abord par des troubles internalisés avec 35 % de détresse psychologique anxiodépressive relevant parfois d'un véritable trouble anxieux (notamment phobie sociale) ou d'un syndrome dépressif majeur (2 à 3 fois plus que les témoins). Mais ces jeunes victimes manifestent aussi des troubles externalisés à type de conduites délictuelles et des gestes auto- ou hétéroagressifs avec :

  • cinq fois plus de tentatives de suicide graves (nécessitant un traitement médicamenteux) et de suicides ;
  • huit fois plus d'armes apportées en classe, avec les risques de passage à l'acte que cela comporte (études réalisée aux États-Unis) ;
  • deux à trois fois plus de consommation de toxiques dont, en premier lieu le tabac et l'alcool ;
  • plus d'amis délinquants.

Finalement, le rapport à l'école est tout aussi perturbé que celui avec les parents, tant pour les victimes que pour les agresseurs. Ils ont une mauvaise image de l'école et un sentiment d'insécurité dans l'enceinte scolaire. Pour les victimes, cela se répercute sur la performance (plus d'échec), l'engagement (moindre implication dans le travail et plus d'absences) et le comportement (deux fois plus de retenues et de suspensions que le groupe témoin). Soulignons sur ce point que, comme pour le harcèlement, on observe qu'être cyberagresseur prédispose à devenir cybervictime. De surcroît, le groupe cyberagresseur-victime apparaît comme le plus exposé aux troubles psychopathologiques (Arsène et Raynaud, 2014 ; Rémond, Kern, et Romo, 2015).

Internet, sexualité et adolescence

Comme nous l'avons vu, les adolescents déploient leurs intérêt sur Internet, et cela peut être le lieu de l'initiation à la sexualité, d'autant que la communication avec l'autre sexe, si compliquée dans la vie hors ligne, devient plus facile par écran interposé. Une part importante des échanges concerne donc la sexualité, question incontournable pour l'affirmation de soi. Les ados trouvent aussi via Internet des informations sur la santé ou la sexualité (site Onsexprime. fr), difficiles à obtenir par un face à face auprès des amis ou de la famille.
Mais Internet est aussi le vecteur de sollicitations sexuelles non souhaitées (4 %). Celles-ci sont le plus souvent le fait d'autres adolescents. Elles ont tendance à être directes et crues, mais pas nécessairement perverses. Les adolescents les prennent rarement au sérieux, n'en sont pas ennuyés et savent les gérer. Dans deux études récentes, les estimations retrouvent une proportion faible (4 %) d'enfants rapportant une sollicitation agressive (4 %), une perturbation par ces sollicitations sexuelles (4 %) ou la publication d'une photo d'eux-mêmes (4 %) (Finkelhor, 2006 ; Ybarra et Mitchell, 2008). Les espaces anonymes et publics (les chats rooms) apparaissent les plus propices à ce genre d'agression. Finalement, les filles sont une cible privilégiée (Leroux, 2012).
La pornographie est aussi un sujet d'inquiétude, par l'image qu'elle véhicule de la relation et de la femme. Selon les études, 47 à 93 % des adolescents et 47 à 62 % des filles déclarent avoir été exposés à de la pornographie en ligne. Parmi ceux qui ne souhaitaient pas les voir, la rencontre se faisait souvent sur des sites de partage de fichier. Aujourd'hui, les auteurs considèrent que la fréquentation des sites est généralisée, souvent associée à des souffrances personnelles ou relationnelles. Concernant les filles, il est rare d'en rencontrer qui déclarent aimer la pornographie. Elles vivent souvent ces images comme « dégradantes » ou « répugnantes », mais pour certaines, le rejet se limite au dévoilement d'une intimité qu'elles croient fidèle à la réalité des rapports. Les garçons y voient plutôt la possibilité d'une initiation, croyant que cela reproduit bien le désir des femmes et le plaisir des hommes. Ils modifient cependant leur jugement lorsqu'ils entrent effectivement dans la vie sexuelle. Mais la pression que ces images exercent sur l'imaginaire entretient une confusion entre réalité et fiction, dont le sujet ne se dégage pas toujours : cela risque d'effacer toute la dimension d'altérité, d'étonnement, de surprise et l'ajustement relationnel nécessaire à une relation sexuelle partagée. L'expérience de groupes thérapeutiques de patients addicts sexuels (excès de consommation de sites, exhibitionnisme, etc.) laisse penser qu'une bascule s'opère lorsque la recherche d'assouvissement d'une satisfaction ou d'une excitation personnelle écrase la dimension de réciprocité et de partage relationnel liés à l'acte sexuel.

Prise en charge : implication des parents

Est-il nécessaire de rappeler que le développement s'appuie sur le soutien parental dont la communication parent-enfant est un pilier fondamental ? Le maintien de la continuité du lien avec les parents et de leur rôle de tiers faces aux nouvelles rencontres (personnes, représentations) apparaît essentiel ; mais cette place est rendue difficile, d'abord par l'usage solitaire que les adolescents font d'Internet, d'autre part du fait de l'ignorance parentale des espaces numériques. En termes de prévention, l'information des parents devrait être plus importante, ce que proposent plusieurs sites Internet (Éducation nationale, e-famille). Les logiciels de filtrage et la surveillance parentale apparaissent aussi comme des pratiques efficaces, notamment face à la pornographie. Cependant, l'exposition (pornographie, violence, etc.) existe ; ainsi par exemple 85 % des cyberagressions ont lieu par intrusion au domicile sans que l'adolescent ne le rapporte aux parents. Seul un travail de dialogue permet de maintenir chez l'adolescent une capacité de pensée susceptible de résister à ces expositions, aux effets de débordement et de démétaphorisation que les images et les actes crus, violents, parfois pervers produisent sur la personne qui les subit (ou les exerce). En particulier les thématiques de la rencontre amoureuse et sexuelle doivent pouvoir être dialectisées.
Lorsque la conduite s'accompagne d'une rupture plus franche et d'une rupture des liens intrafamiliaux, les soins s'imposent le plus souvent. Cependant, l'accès à l'individu est parfois difficile, en particulier dans les problématiques d'excès où la plainte émane plutôt de l'entourage. Directement (groupes de joueurs, groupes de pairs, entretiens individuels) ou indirectement (groupes « entourage »), le sens de la conduite devra progressivement s'élaborer en tentant toujours de comprendre ce qui relève, d'un côté d'une pratique ludique et de l'ouverture vers un espace intime, et de l'autre d'un repli sur soi qui masque une tentative autothérapeutique d'une souffrance individuelle ou familiale – voir plus bas, « La claustration au domicile » – (Rocher et coll., 2012).

La claustration au domicile

Clinique et place nosographique

La claustration au domicile est une forme de repli sur soi au domicile, s'accompagnant le plus souvent d'une rupture des relations familiales et des rythmes domestiques. Dans le contexte actuel, ce repli s'accompagne d'une activité restreinte aux seuls ordinateurs et réseaux Internet (Guedj-Bourdiau, 2011 et 2017 ; Richard, 2007 ; Li et Wong, 2015).
Pour Richard, la séquence observée apparaît stéréotypée : le plus souvent un garçon, entre 14 et 16 ans mais parfois un jeune adulte, se replie progressivement, abandonnant successivement l'école, sa vie sociale (loisirs, amis), puis familiale. Concrètement, si certains continuent d'habiter les lieux domestiques de socialisation (repas, salon), les échanges intrafamiliaux s'appauvrissent rapidement et nombre d'entre eux évitent les rencontres et restent cloîtrés dans leur chambre. Leur rythme nychtéméral apparaît largement décalé.
Le désinvestissement scolaire et social est souvent radical, assorti de rationalisations sous forme d'un négativisme (« cela ne m'intéresse pas », « cela ne sert à rien », « je ne sais pas ce que je veux faire plus tard ») sans angoisse apparente ; parfois associée selon Jeammet (cité par Guedj-Bourdiau) d'une forme de passivité-active marquée par une revendication de ce désinvestissement (« cela ne sert à rien », « je suis contre ces formes d'enseignement »), voire d'une opposition sthénique lorsque l'on tente de les mobiliser, l'ensemble laissant l'impression d'une détresse sous-jacente dans le contre-transfert, mais rarement apparente ni consciente. Au niveau des relations familiales apparaît un paradoxe entre, d'un côté l'affirmation quasi mégalomaniaque d'un affranchissement et de l'autre, une forte dépendance tant matérielle qu'affective, avec parfois des attitudes tyranniques relevant pour Richard d'une « exigence narcissique primaire ».
Ces adolescents apparaissent vivre dans un temps suspendu et ne se projettent plus dans l'avenir. Ils se montrent fermés à l'échange relationnel et intime. Cette fermeture masque tantôt un monde interne appauvri, sans élaborations ni investissements ; tantôt stéréotypé (obsessions, hypochondrie, intérêts restreints), tantôt plus riche mais que l'adolescent à renoncé à partager tant la confrontation avec la réalité a été violente pour lui (harcèlement, dysphorie de genre, conscience douloureuse du monde). Il en résulte parfois des croyances autocritiques qui confinent au délire, comme des idées dysmorphophobiques, la conviction d'un monde hostile ou des projets mégalomaniaques au regard du retrait. L'activité se limite finalement à l'informatique, mais cet usage semble pauvre : ils n'en disent rien, partagent difficilement le plaisir qu'ils en tirent, semblent se limiter à des activités sans créativité : hyperinvestissement, voire « contre-investissement » des jeux vidéo, de vie de star par procuration (« followers ») caractérisé par un « fort agrippement mais un faible investissement » (Richard, 2007). L'expérience clinique montre que le déplacement vers les séries télévisuelles ou la constitution d'un groupe d'amis sur Internet constitue une forme d'évolution au moment où l'investissement de la pensée et des relations reste fragile mais redevient possible, comme si ces modes de consommation signaient un désengagement du repli et de la passivité et un réinvestissement de soi.

Diagnostic catégoriel

Ce comportement de retrait n'a pas de place spécifique dans la nosographie. Certains discutent une forme d'adaptation aux modes sociales actuelles, renvoyant volontiers à la description japonaise du « Hikikomori » (retrait à domicile) ; d'autres soulignent que, le plus souvent, un trouble psychiatrique est identifié au cours du suivi. Les données épidémiologiques sont rares et les seules publications ne rapportent que de courtes séries de cas. Guedj-Bourdiau (2011) rapporte une série de 21 cas d'adolescents et jeunes adultes parmi lesquels seront diagnostiqués : troubles schizophréniques et délirants (8 cas), dépression (3 cas), phobie sociale et scolaire (1 cas), troubles obsessionnels (1 cas), trouble envahissant du développement (1 cas) ; la moyenne d'âge de cette série majorant probablement la proportion des troubles psychotiques. Cependant, une cohorte confirme que les difficultés à entrer en contact avec les autres caractérise les patients qui développent ultérieurement un trouble psychotique (35 % d'entre eux), comparativement à ceux qui seront hospitalisés pour une autre problématique (11,5 %) et à la population générale (10 %) (Maki et coll., 2014). Notre expérience rapporte certes les troubles psychotiques et anxiodépressifs, mais aussi des jeunes présentant des troubles du spectre autistique, des troubles pragmatiques de la communication, parfois des jeunes « haut potentiel » : dans tous les cas, la fragilité des assises narcissiques est patente.
Pour Braconnier (cité par Guedj-Bourdiau), cette problématique prend en aspect plus dimensionnel : elle s'enracine dans l'enfance et la psychopathologie familiale couvrant un spectre allant des angoisses de séparation, en passant par la phobie scolaire, jusqu'à la claustration psychotique du jeune adulte.

Premières consultations et dynamique familiale

Malgré l'impact sur le fonctionnement, la consultation survient très tardivement. Bien souvent le contact avec le soin se fait via les urgences, après une période de claustration de plusieurs mois à laquelle l'adolescent met fin par un acte clastique hétéroagressif, plus rarement suicidaire mais sur un mode violent (défenestration, pendaison) qui mobilise d'emblée les secours extérieurs. Parfois, les parents interpellent en amont de la crise par l'intermédiaire du médecin généraliste et sollicitent des visites au domicile qui ne garantissent pas toujours l'accès à l'enfant (annulation, parents absents du domicile le jour de la visite, enfant cloîtré dans sa chambre). Plus rarement, ils arrivent à mobiliser l'enfant pour une première consultation mais l'apparente normalité, l'absence de symptômes positifs, l'étonnante capacité de l'adolescent à rationnaliser et banaliser, la difficulté des parents à lui transmettre leur préoccupation et surtout son désinvestissement des liens et de la pensée ne permettent ni d'arrimer un lien thérapeutique ni d'imposer une hospitalisation… le patient et la famille sont ainsi renvoyés à leur impasse.

Au niveau de la dynamique familiale, Richard comme Guedj-Bourdiau dégagent plusieurs aspects que nous retrouvons cliniquement :

  • Par sa claustration, l'adolescent impose à la famille de poursuivre son rôle de moi auxiliaire à un moment où il devrait prendre son autonomie. Or, ces parents apparaissent déjà excessivement impliqués à satisfaire les besoins et désir de l'enfant, au détriment de l'affirmation de leurs propres exigences personnelles et familiales. En épargnant le narcissisme de l'enfant d'une quelconque frustration, le repli narcissique s'en trouve renforcé. Parfois, cet effacement symbolique de la fonction paternelle existe concrètement par une figure paternelle déchue : absence, alcoolisme, maladie ; cependant dans notre expérience, il est moins souvent absent dans la réalité que dans le cas des refus scolaires anxieux, et on ne retrouve cette figure déchue que dans la génération supérieure.
  • Certaines familles sont marquées par la violence de la société : l'adolescent peut avoir vécu des épisodes traumatiques (harcèlement scolaire, agression sexuelle) qui répondent aussi parfois à une vulnérabilité relationnelle préexistante (traits autistiques, troubles pragmatiques de la communication) ; parfois ce sont les parents qui ont été eux même marqués par des difficultés de socialisation à l'adolescence ou de la violence intrafamiliale. Face à cette violence, il ne leur est pas toujours évident de différencier exigence et contrainte, fermeté et autoritarisme, recours à un tiers, séparation et mise en danger de l'enfant. L'isolement de l'enfant, forme de fugue au domicile sans mise en danger, constitue finalement un compromis comparativement aux risques de la séparation et de la conflictualité confondues à tort avec de la violence. Cependant, les attitudes tyranniques de l'adolescent, parfois violent envers sa mère surtout, constituent pour la famille des répétitions traumatiques.
  • Finalement, les parents semblent ne percevoir que difficilement la dimension pathologique ou au minimum pathogène pour le développement que constituent l'enfermement et la privation de liberté interne. La préoccupation se borne fréquemment à l'inquiétude pour la scolarité et l'avenir professionnel. Ils critiquent aussi difficilement les rationalisations de l'enfant, et en absence de signes positifs de psychopathologie, se montrent en grande difficulté lorsqu'un projet d'hospitalisation est évoqué.

Stratégie de soin

Le cercle vicieux de l'enfermement se rompt rarement sans l'utilisation d'une institution : groupe en hôpital de jour ou le plus souvent hospitalisation. La dynamique de mise en place de cette hospitalisation témoigne des difficultés à l'oeuvre. S'ils sont étayés, les parents parfois épuisés arrivent à accepter la conflictualisation et poser une limite contenante. L'adolescent qui perçoit leur détermination acceptera le plus souvent d'accompagner les parents. Parfois, l'intervention d'infirmiers ou des pompiers permet la mobilisation de l'adolescent sans violence. Ce mode d'hospitalisation, qui implique les parents et confirme leur autorité, est préférable à l'hospitalisation en urgence suite à un passage à l'acte ou à une OPP. Ces dernières modalités tendent à réinviter une nouvelle forme de violence institutionnelle, et surtout contourner le positionnement et l'élaboration parentale : dans ce cas, un clivage persiste souvent chez l'adolescent et ses parents entre une hospitalisation apparemment bien acceptée et qui se déroule sans accrocs ni conflictualité, et la persistance parallèle de fantasmes témoignant d'une insécurité majeure liée à la séparation, voire un souvenir traumatique de l'hospitalisation loin de la réalité mais vécue comme telle, du fait de l'incapacité de chacun à s'affirmer face à l'écrasante institution. Ceci se solde souvent par une rechute rapide à la sortie d'hospitalisation.
Durant l'hospitalisation, la chambre pourra à nouveau servir d'espace de repli pour réguler la distance relationnelle, véritable « seconde peau » « pare-excitante » pour Richard (2007). Sous cette deuxième peau, le corps propre apparaît souvent désinvesti ; et la remobilisation autour des soins d'hygiène, de la tenue constitue une première étape de remobilisation en veillant à ne pas blesser narcissiquement. Le soutien narcissique colore en effet les premiers échanges qui doivent être médiatisés autour d'une thématique qui leur est familière, ou l'accès à un objet transitionnel (mail, blog, etc.). Le soutien des autres patients, moins menaçants car « eux aussi ont des problèmes », voire dont les atypicités offrent des rencontrent identificatoires qui n'avaient pas pu être possibles jusque-là, sont alors des leviers importants pour permettre de réinvestir la relation, pour peu que l'identification ne se fasse pas sur des symptômes destructeurs.
Les ateliers de médiation et les thérapies familiales permettent dans un deuxième temps de soutenir le réinvestissement de la pensée, tant chez l'adolescent que chez ses parents, dont la longue épreuve de la claustration a éprouvé les ressources.
Le levier pharmacothérapeutique, en dehors de l'utilisation d'une anxiolyse à la phase aiguë, répond aux indications catégorielles.

Bibliographie

En savoir plus

Vous venez de lire un extrait du chapitre 27 de la 9e édition l'ouvrage Adolescence et psychopathologie

Les Auteurs

Daniel Marcelli professeur de psychiatrie de l'enfant et de l'adolescent, chef de service, centre hospitalier Henri-Laborit, CHU de Poitiers.
Alain Braconnier ancien chef de clinique, psychiatre des hôpitaux, centre Philippe-Paumelle, Paris
Louis Tandonnet pédopsychiatre, praticien hospitalier, ancien chef de clinique-assistant des hôpitaux de Poitiers, CH, La Candélie, Agen ; président de la maison des adolescents du Lot-et-Garonne. Préface du professeur D. Widlöcher 9e édition

© 2018, Elsevier Masson SAS. Tous droits réservés

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