Les prises en charge des troubles du langage écrit

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Nous vous proposons de découvrir un extrait de l'ouvrage Prise en charge des troubles du langage écrit chez l'enfant

Prise en charge des troubles du langage écrit chez l'enfant

Entraînement à la morphologie

La langue écrite constitue un système de codage secondaire par rapport à la langue orale qu'elle représente. Dans le cas des systèmes d'écriture alphabétique, que le français utilise, ce codage s'effectue au niveau du phonème. Les dyslexiques, chez qui le traitement phonologique est déficient, rencontrent des difficultés importantes à identifier et manipuler les phonèmes. Ils peuvent donc difficilement se représenter ce à quoi renvoient les lettres et par voie de conséquence comprendre le principe alphabétique. Ce déficit se répercute dans la mise en place d'une procédure de décodage permettant l'identification des mots écrits.
Cette procédure s'automatise au cours de l'apprentissage de la lecture et permet l'élaboration d'une autre procédure de lecture qui signe la lecture experte : la procédure orthographique, qui permet d'identifier directement un mot écrit à partir de l'analyse de sa structure orthographique. Chez le dyslexique, la médiation phonologique ne s'automatise pas et le contraint soit à un décodage laborieux, soit à un recours à des stratégies de lecture qui utilisent des indices de forme globale des mots rendant la lecture peu précise. Toutefois, la langue française écrite n'encode pas seulement les unités phonémiques, mais également – dans une moindre mesure – les unités morphémiques (voir chapitre 1).
Chez le lecteur expert, l'analyse morphologique, c'est-à-dire l'extraction et l'identification des morphèmes composant un mot complexe, est effectuée rapidement et automatiquement. Cette analyse permettrait d'accélérer l'identification des mots écrits et leur compréhension. Au cours de l'apprentissage de la lecture, la conscience morphologique, c'est-à-dire la capacité à manipuler les unités morphémiques, se développe et contribue à la maîtrise de la lecture, tant dans l'identification des mots que dans leur compréhension [1]. On suppose que le lecteur dyslexique, qui ne peut utiliser adéquatement le code graphophonologique d'un système alphabétique, pourrait néanmoins s'appuyer sur l'identification des unités de sens que constituent les morphèmes des mots écrits.
De ce fait, l'entraînement à la conscience morphologique peut constituer une stratégie compensatoire efficace. Une vaste étude d'entraînement a été menée [2] auprès de 80 collégiens scolarisés en classe de cinquième présentant une dyslexie résistante aux traitements rééducatifs. Ils ont bénéficié d'un programme de 16 semaines d'entraînement morphologique, à raison de deux demi-heures par semaine. Les entraînements ont été menés en petits groupes de quatre élèves. Différentes évaluations réalisées avant et après l'entraînement ont permis d'évaluer les progrès en lecture de mots et de texte. De plus, l'évolution des élèves entraînés a été comparée à celle d'un groupe ayant reçu un soutien scolaire non spécifiquement axé sur la morphologie. À l'issue de l'entraînement, les scores en conscience morphologique (capacité à manipuler les unités morphémiques) avaient progressé de façon nettement plus marquée dans le groupe entraîné. En outre, nous avons également mis en évidence des effets bénéfiques de l'entraînement sur différentes mesures : la fluence en lecture et la compréhension (figure 5.18).

Figure 5.18. Effets des entraînements en morphologie [2].


Des travaux antérieurs [3, 4] ont montré que les dyslexiques obtenaient des scores en analyse morphologique supérieurs à ceux obtenus en analyse phonologique. Ainsi, les connaissances morphologiques dont ils font preuve ne sont pas strictement contraintes par leur déficit logique. Tout se passe donc comme s'ils avaient pu compenser leurs déficits dans les traitements formels (phonologiques) par un développement sémantique leur permettant d'identifier et de manipuler assez facilement les unités morphémiques. Malgré tout, leurs connaissances morphologiques présentent un certain retard lorsqu'elles sont comparées à celles de normolecteurs de même âge chronologique. Néanmoins, il existe un véritable décalage entre leurs compétences et connaissances dans le domaine phonologique et celles dans le domaine morphologique, alors même que ces deux domaines sont très reliés dans le développement normal [1]. Un autre programme expérimental de rééducation de la morphologie est en cours de validation [5] auprès d'une cohorte d'enfants dyslexiques avec une période d'entraînement de six mois.

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Ce programme expérimental d'entraînement à la morphologie a été édité sous le nom de Morphorem® [6] (encadré 5.20). Dans ce programme informatisé, seules les connaissances dérivationnelles sont entraînées parce qu'elles sont associées au développement des connaissances sémantiques, alors que les connaissances flexionnelles regroupent ce que l'on appelle plus généralement la « grammaire ». Les unités morphémiques que sont les affixes et les bases constituent des unités de sens qui se rencontrent fréquemment à l'écrit, à l'intérieur de nombreux mots. Ainsi, la base « lait » compose de nombreux mots tels que laitage, laitier, laiterie, allaiter, allaitement, etc. De la même façon, le suffixe « - ier » se rencontre dans de nombreux mots tels que poissonnier, pâtissier, cordonnier, bijoutier, etc.

Encadré 5.20 : Morphorem® de Colé, Casalis & Dufayard (2012) [6]

Morphorem® est composé d'une première partie, « Évaluations des progrès », qui teste les performances des sujets à des épreuves de conscience morphologique, de lecture à haute voix (lecture de mots réguliers, irréguliers et pseudomots issus de la batterie Evalec-Enfant [7]) et de lecture de mots et de pseudomots affixés. Les performances initiales des sujets à ces épreuves, mais également à celles relevées à des tests standardisés et classiques non fournis (Alouette, L4 D-OR-LEC, Écosse), permettent des comparaisons pré- et post-entraînement calculées par le logiciel.
La seconde partie, « Remédiation », consiste en un entraînement oral et écrit à l'analyse morphologique des mots. Elle comprend 15 séances et le praticien a la liberté de suivre ou non le protocole de remédiation proposé. Le principe général consiste à travailler, au cours d'une séance, une unité morphologique particulière (base, suffixe, préfixe), d'abord à l'oral puis à l'écrit avec un matériel comparable.

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Ce qu'il faut retenir

  • La conscience morphologique accélère le développement de la lecture chez les enfants normolecteurs.
  • Une réflexion est à mener sur les items utilisés pour traiter le processus de conversion graphophonologique, afin de renforcer le codage morphologique.

Références

En savoir plus

Vous venez de découvrir un extrait de l'ouvrage Prise en charge des troubles du langage écrit chez l'enfant

Séverine Casalis : Professeur de psychologie, Université de Lille
Gilles Leloup : Orthophoniste, Université Paris 7 - Nice Sophia-Antipolis
Françoise Bois Parriaud : Orthophoniste

© 2019, Elsevier Masson SAS

Prise en charge des troubles du langage écrit chez l'enfant, 2e édition, de S. Casalis, G. Leloup, F. Bois Parriaud.

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