Françoise Estienne présente son ouvrage Entrer dans l’écrit

stratégies et outils

Introduction

« Au début on ne lit pas. Au lever de la vie, à l’aurore des yeux, on avale la  vie par la bouche, par les mains, mais on ne tache pas encore ses yeux avec de  l’encre. La lecture entre bien plus tard dans l’enfance. Il faut d’abord apprendre et c’est comme une souffrance, les premiers temps de l’exil. On apprend sa solitude lettre après lettre, le doigt sur le coeur, soulignant chaque voyelle du sang rouge. Les parents sont contents de vous voir lire, apprendre, souffrir. Ils ont toujours secrètement peur que leur enfant ne soit pas comme les autres, qu’il n’arrive pas à avaler l’alphabet, à le déglutir dans des phrases bien assises, bien droites, bien mâchées. »

Par bonheur, ces propos de Christian Bobin ne s’appliquent pas à tous les apprenants, tant s’en faut, mais ils permettent de comprendre la souffrance et la peur de certains parents et apprenants qui n’arrivent pas à « avaler l’alphabet » pour franchir les portes de la lecture, voie d’accès à l’écrit.

En tant qu’orthophonistes-logopèdes, nous sommes régulièrement en présence d’enfants de 7, 8, 9 ans et plus qui après un, deux ou trois ans de scolarité, voire davantage, ne sont toujours pas entrés dans l’écrit.

Certains reconnaissent globalement quelques mots qu’ils ne peuvent décomposer, d’autres identifient quelques lettres telles que les voyelles, quatre ou cinq consonnes mais ne peuvent les assembler. Quelques-uns ne font pas le lien entre un son et son correspondant écrit: la lettre.

D’autres encore sont incapables de relier deux lettres pour en faire une syllabe (ils liront l a au lieu de la), d’assembler les syllabes pour en faire un mot (ils liront ta ble). Quelques-uns déchiffrent ta ble mais ne se réfèrent pas au signifié.

Certains reconnaissent quelques lettres ou lisent par coeur un ou deux mots, mais ils ne savent pas les écrire. Ils tracent maladroitement des lettres, parfois leur prénom, avec des erreurs mais ils ne font pas le rapport entre l’oral et l’écrit, ce qui rend impossible la division de syllabes telles que pa pla, des mots simples comme table, mur, etc.

Ces apprentis laborieux donnent l’impression qu’ils ne sont pas encore entrés dans l’écrit. Ils ne semblent même pas en imaginer la clé. Ils n’ont pas compris la tâche que l’école leur demande. Apprendre à lire et à écrire reste lettre morte.

Souvent les années passent et malgré les remédiations, parfois multiples, la situation stagne, si elle ne va pas en s’aggravant. Le retard se creuse et avec lui vont croissantes la démotivation, l’anxiété de l’entourage et celle de l’enfant.

Exclus de la langue écrite, un outil primordial pour accéder au savoir, ces apprentis voient se fermer de nombreuses portes. Comment les leur ouvrir pour qu’ils puissent expérimenter l’utilité, le plaisir et le pouvoir de la lecture?

Tel est le but de ce livre qui se veut un guide essentiellement pratique s’adressant aux orthophonistes-logopèdes, aux orthopédagogues, aux enseignants et à toute personne à qui incombe, de près ou de loin, la tâche d’aider les jeunes à entrer dans l’écrit en en comprenant le sens, l’intérêt et le plaisir.

Sa construction en huit parties forme un ensemble complet et structuré synthétisant l’essentiel des données actuelles qui servent de base pour comprendreles enjeux de l’apprentissage de l’écrit et aborder le bilan et la remédiation. Celle-ci occupe la plus grande partie de l’ouvrage: des stratégies, des outils et des exercices directement utilisables par les praticiens sont proposés pour conduire, dans le plaisir et l’harmonie, leurs « patients » et élèves dans l’univers de l’écrit.

Intérêt et originalité de l’ouvrage

L’intérêt et l’originalité de cet ouvrage résident dans:

  • une assise théorique solide et actuelle directement ancrée dans la pratique quotidienne, pour comprendre toutes les implications de l’acquisition de l’écrit et de ses dysfonctionnements
  • l’interaction entre les considérations théoriques fondées sur les études récentes concernant l’écrit, son apprentissage et ses accidents de parcours et la transposition directement exploitable de ces données théoriques à travers la présentation d’un matériel d’exercices créé en tenant compte des compétences métalinguistiques, conceptuelles et culturelles requises pour s’approprier l’écrit
  • la présentation pas à pas d’une méthode d’accès à la lecture et à l’orthographe qui stimule simultanément les différents canaux perceptifs (visuel, auditif, kinesthésique).
    L’exploitation de la méthode d’accès à la lecture et à l’orthographe par le biais d’un matériel (syllabaire) envisage l’apprentissage de la lecture en partant de l’assimilation du code graphophonétique et en proposant une progression qui va du simple au complexe. Ce matériel progressif a l’avantage d’associer au cours d’une même séance de rééducation:
  • l’encodage et le décodage à partir de logatomes, de mots et de phrases
  • l’adressage du même matériel pour assurer son automatisation
  • le va-et-vient constant entre lire, écrire et orthographier, déchiffrer, adresser, comprendre, intégrer, automatiser
  • des exercices qui allient constamment le langage oral et le langage écrit, exploitables en orthophonie mais également dans l’enseignement de la langue française.
    Plusieurs autres façons permettent d’entrer dans l’écrit en sortant des « sentiers battus »:
  • la mise à la disposition des utilisateurs d’une série d’épreuves inédites destinées à évaluer le savoir-lire, le savoir-écrire, les compétences conceptuelles, culturelles, langagières, métalinguistiques et les rapports affectifs et pragmatiques que l’apprenti entretient avec l’écrit
  • une évaluation de l’orthographe à partir d’épreuves ciblées qui analysent divers aspects de l’orthographe: orthographe phonéticographique, grammaticale et d’usage.
    Ces évaluations originales permettent de:
  • établir un état des lieux des compétences et des lacunes de l’apprenti (niveau de rendement)
  • analyser avec l’apprenti les stratégies mentales qu’il met en oeuvre pour lire, écrire, orthographier (niveau de fonctionnement)
  • établir la ligne de base d’une intervention rééducative du langage écrit
  • vérifier l’efficacité d’une intervention thérapeutique en comparant régulièrement les résultats des diverses épreuves.

En résumé

Cet ouvrage met une large palette de moyens inédits à la disposition des praticiens orthophonistes-logopèdes, enseignants, pédagogues, orthopédagogues et neuropsychologues pour aider les dyslexiques et les apprentis lecteurs à entrer dans l’écrit et enrichir leurs moyens d’expression orale.

Vous venez de lire le Chapitre 1 Présentation de l’ouvrage de l’ouvrage Entrer dans l’écrit: stratégies et outils - Plus de 200 exercices et un syllabaire

Françoise Estienne est professeur à l’Université catholique de Louvain, en Belgique. Elle est l’auteur de divers ouvrages qui abordent la rééducation du langage écrit et oral, les dyslexies, les bégaiements, la voix. Elle anime aussi des chantiers d’écriture et des logothérapies de groupe.

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