Des bulles pour travailler la pragmatique

Bulles.png

Nous vous proposons de découvrir un article d'Ortho Magazine Vol 25 - N° 145

Ortho Magazine

Des bulles pour travailler la pragmatique

Alice Decocq [1] Orthophoniste, Lambersart (59)

Le travail des habiletés pragmatiques par le biais de la bande dessinée est immensément riche, créatif et gratifiant.

La rééducation des habiletés pragmatiques est un aspect parfois mis au second plan dans les rééducations orthophoniques. Pourtant, l’impact des difficultés pragmatiques est aussi cuisant chez les patients adolescents vis-à-vis de leurs pairs que leurs difficultés de langage formel.
Aymeric Nercisse, anciennement dessinateur et auteur de bandes dessinées (BD), propose des sessions d’initiation à la bande dessinée à des groupes d’enfants. Une BD, c’est à la fois une interaction sociale entre des personnages mis en scène au travers des pages, mais aussi une interaction sociale entre un auteur et dessinateur, et un lecteur à qui on doit raconter l’histoire de ces personnages. Toute une jungle de codes sociaux à travailler… L’adaptation de l’un de ses exercices de création d’une BD est donc proposée à des patients adolescents qui présentaient des difficultés dans les habiletés pragmatiques, en formalisant et en adaptant un protocole de conception de bande dessinée.

Créer une BD : un travail exigeant et motivant

La BD est un support écrit que la plupart des adolescents apprécient d’emblée. La proposition est séduisante : « Tu peux apprendre à faire une bande dessinée comme les pros ; une page unique avec deux ou trois personnages, le résultat va être superbe, c’est promis ! »
Nul besoin d’être une orthophoniste dessinatrice, une bonne utilisation des codes de la BD donne un résultat valorisant. Par exemple, une adolescente avait dessiné sa BD uniquement avec des bonshommes bâtons, et le résultat était là ! Faire de la BD c’est s’engager sur un travail de plusieurs semaines à la fin duquel on peut promettre un résultat qui rend fier de soi que l’on peut remporter chez soi.
Premier objectif : « Oui, il va falloir que tu dessines ! » Pour l’orthophoniste, c’est l’occasion de faire un travail sur la cohérence et les aspects sémantiques. Par exemple, pour dessiner un lapin, si on devait retenir trois traits qui caractérisent un lapin, on pourrait donner – une tête – deux grandes oreilles – deux grandes dents ; et c’est là que la magie des traits sémantiques prototypiques opère : vous dessinez n’importe quelle tête qui a deux grandes oreilles et deux grandes dents et n’importe qui (de bonne foi) y reconnaîtra un lapin. Partager du sens à un interlocuteur avec un dessin n’est parfois pas plus compliqué que ça (figure 1) .
Second objectif : « Oui, il va falloir travailler plusieurs semaines. » Faire de la BD est un exercice rigoureux qui demande de suivre des étapes précises et de se poser des questions précises ; on fait en moyenne une à deux cases par séance de 45 minutes. Il faut être patient et savoir se projeter dans l’avenir pour avancer.

Fig1.Lapin, illustration des traits sémantiques.

Le protocole

La création de bande dessinée telle que le proposait notre protocole à l’étude se basait sur différentes étapes.

La narration

Il faut définir deux ou trois personnages à l’aide de trois traits physiques et de trois traits de personnalité pour chacun (cette étape aide à démarrer), puis écrire une histoire avec ces personnages d’une dizaine de lignes qui respecte un schéma narratif de base et un principe de cohérence. Pas plus de trois personnages principaux pour une BD d’une page. L’idéal pour travailler les inférences c’est d’insérer dans la narration un contenu qui s’y prête entre les personnages, comme une surprise, un vol ou un mensonge.

Le découpage

L’histoire écrite est ensuite découpée en cases en plaçant les coupures directement sur le texte écrit, pour faire environ une dizaine de cases. À ce moment-là, on commence à introduire la notion de lecteur dans le travail et on va l’évoquer à chaque étape : « Va-t-il bien comprendre ce passage-là ou ne faudrait-il pas détailler un peu les étapes ? Cette étape est-elle très évidente et on peut directement passer à la suivante ? on dira que le personnage l’a fait entre les deux cases » (espace intericonique).

La forme des cases

C’est le moment de décider si une case sert de présentation d’un lieu au lecteur, représente un déplacement dans l’espace ou un long moment qui passe (case longue = plan d’ensemble, figure 2 ), si une case en chevauche une autre pour accentuer un détail en gros plan, etc. On peut commencer à faire parler sa créativité en faisant une case en forme de cœur, de nuage, d’éclair, etc. selon le sens qu’on veut inférer au lecteur. L’important est que l’ordre des cases respecte le sens de lecture (ou soit fléché dans les cas extrêmes). À la fin des trois premières étapes, qui durent une ou deux séances, on résume le découpage et la forme des cases en faisant un « patron » de la page au brouillon avec la disposition des cases et à l’intérieur de chaque case, une phrase écrite résumant l’étape de l’histoire qu’elle va contenir (figure 3) .

Fig2. Case longue.

Figure3 Patron de page.

Le dessin des cases

Une ou deux cases par séance sont réalisées au crayon à papier : c’est le travail le plus dense de la BD. Pour chaque case, il faut faire correspondre une phrase narrative à un discours direct + un dessin. Les mots et les images se complètent pour faire travailler le sens de la cohésion ; les dessins ne sont pas de simples illustrations, mais des mini-scènes de théâtre ; les interactions entre les personnages font appel aux codes sociaux et aux habiletés conversationnelles.

À chaque case on se demande :
– Quels personnages sont présents ? Dans quelle posture ? Comment sont-ils positionnés l’un par rapport à l’autre ? C’est le moment où le patient (ou l’orthophoniste) prend la posture du personnage pour que le patient puisse faire son choix, ou rire de la situation (figure 4) ;

Figure 4 Postures et positions
– Dans quel plan va-t-on montrer les personnages au lecteur ? Un plan large permettra d’apprécier le décor autour du personnage, un plan rapproché ou un plan américain seront idéaux pour un dialogue tandis qu’un gros plan sur le visage permettra de mettre en évidence l’état émotionnel d’un personnage qu’il faudra inférer (figure 5) . Questions pratiques : « Dans cette case, a-t-on besoin de voir le décor ? A-t-on besoin de voir les jambes ? » ;

Fig5. Trois types de plan.
– Un personnage dit-il quelque chose ? crie-t-il quelque chose ? pense-t-il quelque chose, etc. ? Quelle forme de bulle, quelle typographie va-t-on choisir pour le faire comprendre au lecteur (figure 6) ?

Fig6. Formes de bulles et typographies.
– Comment va être la tête du personnage en fonction de ce qu’il pense ou ressent ? (tout est dans la bouche et le mouvement des sourcils, finalement…).
– Y a-t-il des objets ou éléments de décor importants à ajouter pour la compréhension de l’histoire ?

Pour répondre à toutes ces questions et aider le patient à poser sa réflexion, on lui propose un support visuel composé de différentes « planches d’étayage », puis, pour chaque case, on effectue un rapide croquis du contenu de la case, qui va aussi servir de support mémoire, voire de modèle orthographique.

Ensuite vient l’étape du dessin proprement dit, avec deux règles d’or : « d’abord le texte, puis la bulle puis le dessin » et « quand on fait de la BD, on gomme autant qu’on dessine ». À ne pas oublier pour garder sa patience intacte et obtenir un résultat optimal.

La mise en relief Une fois la BD entièrement dessinée et écrite, on peut mettre en évidence un objet à un moment de l’histoire (les oreilles du lapin derrière le buisson que le lecteur remarque, alors que le personnage ne le sait pas encore) ou tout une case entière (le moment où il se rend compte qu’on lui a volé son cadeau) avec des traits d’attention (figure 7) . Petit détail pratique pour faire comme les pros : suivre la règle du 1-2-1-3 (un trait, puis deux, puis un, puis trois, puis un, puis deux, puis un, puis trois, etc.). On peut aussi ajouter des traits de mouvement pour donner l’illusion graphique du mouvement (figure 7) .

Figure 7 À gauche, traits d’attention, à droite, traits de mouvement.

Il est ensuite nécessaire de passer sur le trait de crayon avec un feutre fin noir et gommer proprement, (le soir, le week-end, ou pendant le créneau d’un absent…), puis de photocopier le travail et de mettre de côté l’original (le « bleu » dans le jargon de la bande dessinée).

La mise en couleurs

On commence par mettre en couleurs les personnages et on garde les mêmes couleurs pour un même personnage pour renforcer la cohésion et la lisibilité pour le lecteur (encore lui). On peut recourir à certains codes conventionnels pour mettre en avant une émotion par une couleur sur le visage d’un personnage (comme le rouge, parce qu’il est énervé !), et utiliser des procédés d’exagération en coloriant toute la tête, voire toute la case de cette couleur (« parce qu’il est très énervé ») (figure 8) . Ensuite, on met en couleurs les objets toujours en respectant la cohérence par rapport aux codes conventionnels mais aussi pour les mêmes objets entre eux. On peut appuyer plus fort sur les personnages et sur un objet important pour qu’ils ressortent bien pour le lecteur. En dernier, on colorie les fonds de case en peu appuyé, parce que c’est moins important et aussi parce que ça va plus vite ! On garde une même couleur de fond pour un même lieu, ce qui permet de relier chaque étape de l’histoire à un lieu précis, pour notre jeune écrivain en herbe comme pour son futur lecteur.

Fig8. Émotion en couleur : l’énervement.

Si on a le temps (par expérience, la petite sœur ou le petit frère abîme régulièrement la précieuse BD), on fait plastifier le document.

Un résultat gratifiant

Regarder le travail accompli ces dernières semaines et être fier de soi représente toujours un des meilleurs moments quand on propose cet exercice à un patient. Comme après un film d’action dont on serait le héros, on peut se raconter entre nous nos questionnements, nos moments de découragement, nos fous rires… et travailler la sériation temporelle (figure 9) . Il faut ensuite partager notre travail avec un lecteur, qui doit comprendre du premier coup ce que raconte notre histoire ; si le parent n’est pas disponible, on sollicite la collègue du bureau d’à côté, mais le passage du lecteur fictif au vrai lecteur semble toujours un peu suspendu dans le temps.

Fig9. Planches de BD réalisées par des adolescents.

Une mobilisation multimodale des habiletés pragmatiques

Parmi toutes les habiletés pragmatiques abordées dans l’utilisation du protocole de création de BD associé aux planches et aux questions d’étayage, trois axes de travail apparaissent comme particulièrement sollicités :

  • l’adaptation à l’interlocuteur par sens partagé au lecteur de la trame narrative, des dialogues, de la relation entre les personnages, des éléments dessinés et de l’utilisation des codes conventionnels de la BD et à la narration avec la permanence physique des personnages, le choix pertinent des postures et des positions des personnages entre eux, l’authenticité des dialogues ;
  • l’organisation de l’information par l’établissement et le maintien d’une cohérence narrative (absence de contradictions et un nombre suffisant d’informations dans la trame narrative, dans les cases et dans les espaces intericoniques, pertinence dans l’usage des couleurs des personnages et des décors permettant de faire des ellipses dans le dessin) et la mise en relief d’éléments narratifs importants par un procédé graphique ou par une couleur forte ;
  • l’exercice de la théorie de l’esprit, avec l’identification et la traduction d’émotions et d’états mentaux (identification des émotions des personnages et des expressions faciales appropriées, choix de la forme des bulles en fonction d’un état mental, choix des couleurs et des procédés d’exagération en lien avec l’émotion d’un personnage), la réalisation d’inférences (contenu narratif des ellipses dans les espaces intericoniques, contenu implicite dans les dialogues, permanence psychique des personnages) et le recours à des connaissances générales sur le monde et à des codes conventionnels (usage pertinent de symboles, de ponctuation et de couleurs).

Faire de la BD permet de travailler les habiletés pragmatiques de manière multimodale et ludique.

Créer ensemble renforce toujours la relation thérapeutique, pour un peu plus de motivation dans la rééducation.

© 2019 Elsevier Masson SAS. Tous droits réservés.

Vous venez de déouvrir un article du numéro 145 - Vol 25 - novembre 2019 d'Ortho Magazine

Je découvre la revue

Consultez l'ensemble des articles dans cette spécialité

Share
Tweet
Share
Share