Sir Frederick G Banting

1891-1941: gloire universelle de la diabétologie

Résumé

  • C’est parce que son cabinet médical tardait à se développer que Frederick G. Banting prit un poste à mi-temps à la Western University d’Ontario, au Canada. Au hasard de la lecture d’un article sur le pancréas, un soir d’octobre 1920, il eut soudain une idée pour isoler le facteur hypoglycémiant pancréatique dans le but de traiter le diabète. Accueilli à Toronto dans le laboratoire de John James Rickard Macleod, en 1921, il entreprit une série d’expériences chez le chien avec l’aide de Charles H. Best. Dès le mois de février 1922, il dispose d’extraits pancréatiques actifs permettant de traiter avec succès un jeune diabétique. Du jour au lendemain, Banting devient un véritable héros populaire et le plus célèbre des Canadiens. Il devient le plus jeune lauréat du prix Nobel de physiologie ou médecine, en 1923, et est anobli en 1934.
  • En dépit de cette carrière fulgurante, Banting n’était pas heureux. Il souhaitait poursuivre une carrière scientifique éclatante, mais ne connut que frustrations et désillusions. D’un caractère difficile, d’humeur instable alternant entre enthousiasme et dépression, il ne devait pas être facile à vivre et ne parvint pas à trouver la sérénité. En fait, il n’était pas préparé à endosser autant de gloire, et n’avait pas une formation médicale et scientifique suffisante pour que d’autres travaux scientifiques aboutissent. Sa vie personnelle n’était guère plus satisfaisante. Après avoir rompu avec Edith Roach, son amour de jeunesse, il se maria, en 1924, avec Marion Robertson, une jeune femme de la bonne société qui ne partageait pas ses valeurs. Le mariage échoua rapidement et se solda en un divorce scandaleux. Il se remaria, peu de temps avant sa mort, avec Henriette Ball, une assistante de recherche de son équipe. Peintre amateur, Banting souhaitait se retirer pour peindre. Il mourut en 1941, dans le crash de l’avion qui l’emmenait en Angleterre, avant d’avoir réalisé ses souhaits.

Mots clés : Frederick Banting – biographie – insuline – histoire de la médecine

Introduction

Sir Frederick G. Banting, gloire universelle de la diabétologie, héros national canadien, est né il y a 125 ans, en 1891, un 14 novembre – Journée mondiale du diabète en 2016. De son haut fait qui a conduit à la mise à disposition de l’insuline en thérapeutique en 1922, on croit tout savoir. Mais qui était l’homme (figure 1) ? Qu’est-il devenu après sa découverte, et comment a t’il fait face à la gloire qui s’est abattue sur lui? Les centaines de feuillets rédigées par Banting, peu de temps avant sa mort accidentelle, repris par son biographe Michael Bliss, révèlent l’autre face du héros [1]. Derrière le médecin et le  scientifique que le monde honore, il y avait un homme complexe, rongé par le doute et les frustrations, qui aimait écrire et peindre…

À tel point que les carnets remis par sa jeune veuve Henriette à C.-J. McKenzie, président du National Research Council canadien de l’époque, furent jugés impubliables, parce qu’en révélant la vraie nature de l’homme, ils risquaient d’assombrir l’image du héros.

Auparavant, deux biographies hagiographiques, parues dans la précipitation de l’après-guerre, s’étaient contentées de relater les aspects les plus convenus de la découverte de l’insuline, assortis de quelques entretiens avec les amis de Banting [2, 3].

Les années de formation

  • Frederick G. Banting est né en 1891 dans un village proche d’Alliston, petite ville de l’Ontario canadien située à une centaine de km au sud-ouest de Toronto. Son père, William Thompson Banting, arrivé d’Angleterre en 1842, et sa mère, Margaret née Grant, fille d’un meunier des environs, étaient d’honorable cultivateurs. Dernier d’une fratrie de six enfants (dont l’un décédé en bas âge), Frederick passa son enfance à la ferme familiale dans une ambiance traditionnelle, austère et pieuse. Forts de ses bons résultats au collège d’Alliston, ses parents souhaitèrent qu’il étudie la théologie, mais il préféra s’orienter vers des études artistiques et littéraires.

N’ayant pas franchi le cap de la première année de cette filière à la faculté de Toronto, il entreprit des études de médecine en 1912. Il mena une vie d’étudiant sans anicroches. L’été, il retournait chez ses parents pour participer aux travaux des champs. Il fréquentait alors Edith Roach (figure 2), fille d’un pasteur méthodiste qui venait d’être nommé à Alliston.

  • À la suite de l’entrée du Canada dans le conflit de la première guerre mondiale, le 5 août 1914, il tenta par deux fois de s’engager dans l’armée, mais fut écarté parce qu’il portait des lunettes. Tout en poursuivant ses études, il suivit une instruction militaire et participa à un camp d’entrainement près des chutes du Niagara en 1915. Attiré par la chirurgie, il fut adoubé par le Dr Clarence Starr, chirurgien chef à l’hôpital des Enfants-Malades de Toronto, et fit sa première intervention chirurgicale début 1916. Arrivé au terme de sa formation, il obtint l’autorisation d’exercer la médecine, le 9 novembre 1916. Après une nouvelle demande insistante, il intégra le corps expéditionnaire canadien au sein du 13e régiment d’ambulance de campagne. Il est affecté avec le grade de lieutenant au service d’orthopédie de l’hôpital canadien de Grandville, à Ramsgate (Angleterre), où il retrouve son maître Clarence Starr. Après quelques mois de formation en orthopédie, il fut affecté en France, avec le grade de capitaine, en tant que médecin militaire du 46e bataillon canadien. Le 27 septembre 1918, il est blessé à l’avant-bras par un éclat de shrapnell lors de la bataille de Cambrai et de Saint-Quentin, alors qu’il portait secours à des blessés « au mépris de sa propre sécurité » en faisant preuve « d’une énergie et d’un courage exceptionnels », ce qui lui vaudra de recevoir la Croix militaire canadienne. Il fut libéré le 4 décembre 2018, après 9 semaines d’hospitalisation, mais ne débarqua à Halifax (Canada) que début mars 1919.

Un médecin qui rongeait son frein

Rendu à la vie civile, il s’installa comme médecin généraliste à London (Ontario, Canada), petite ville universitaire située à mi-chemin entre Toronto et Détroit. Peu satisfait par son exercice, il reprit du service à l’hôpital comme interne en chirurgie orthopédique à l’hôpital des Enfants-Malades de Toronto, auprès de C. Starr, et fut certifié orthopédiste début 1920. Il retourna s’installer en libéral à London comme orthopédiste, mais fut à nouveau déçu par une maigre clientèle et par la banalité des interventions qu’il était amené à effectuer. Il se posa rapidement des questions quant à son avenir professionnel et personnel. Il voyait régulièrement sa « girl-friend » (Edith Roach) et envisageait de se marier, mais Edith ne souhaitait pas s’engager tant que sa situation matérielle ne serait pas plus florissante. Il s’interrogeait sur la pertinence de sa pratique, exprimant à qui voulait l’entendre ses doutes, son insatisfaction et ses frustrations, tant professionnelles qu’affectives, sentiments qui allaient l‘accompagner toute sa vie comme un véritable trait de caractère. Amer et désoeuvré, à la limite de dépression, il se prit d’une soudaine envie de peindre en passant devant une galerie de peinture. Il acheta aussitôt un matériel d’aquarelliste et se mit à copier sans relâche les illustrations de vieux magazines. Très vite, ne doutant de rien, il tenta de vendre ses oeuvres à un marchand, qui le renvoya en s’esclaffant. Cette déception supplémentaire l’incita à réorienter sa carrière. Tout en poursuivant une activité médicale libérale, il saisit l’opportunité d’un poste de chargé d’enseignement à mi-temps à laWestern University de London, sous la tutelle du professeur Miller qui menait des travaux de neurophysiologie.

Quand le destin s’en mêle…

Le destin de Banting bascula un soir où il préparait un cours sur le pancréas, cette glande singulière qui exprimait tout à la fois des sécrétions externes et internes. Il décrivit dans le détail cette nuit du 31 octobre 1920 où, cherchant le sommeil en ruminant ses problèmes affectifs et existentiels, il feuilleta le dernier numéro de Surgery Gynaecology and Obstetrics. Préoccupé par la fonction pancréatique, sujet du prochain cours, il s’attarda sur un article de Moses Barron (1884-1974) qui soulignait la similitude entre la dégénérescence des acini induite par la ligature du canal pancréatique et celle observée dans les suites d’une obstruction par une lithiase pancréatique responsable d’une fibrose qui préservait les cellules des îlots de Langerhans [4]. Il eut aussitôt la conviction que la ligature du canal pancréatique permettrait de se débarrasser de la trypsine et des autres enzymes pancréatiques sécrétées par les cellules exocrines, dont on pensait alors qu’elles détruisaient le principe hypoglycémiant localisé dans les îlots. Il fit part de son idée au Pr Miller dès le lendemain, mais celui-ci se déclara incompétent et lui proposa de la soumettre au Pr Macleod, de Toronto, dont les travaux portaient sur le métabolisme des hydrates de carbone.

Très excité par son projet, Banting en parla à ses amis chirurgiens pour initier un programme expérimental, mais ceux-ci se montrèrent sceptiques. Lorsqu’il rencontra John James Rickard Macleod (1876-1935), celui-ci avait une notoriété internationale et faisait la pluie et le beau temps à l’Université de Toronto (figure 3). Physiologiste, natif d’Aberdeen en Écosse, formé en Angleterre et en Allemagne, Macleod avait émigré aux États-Unis d’Amérique en 1903 pour enseigner à Cleveland (Ohio), puis à Toronto. Lorsque Banting lui présenta son hypothèse de travail, il chercha en un premier temps à le décourager, lui rappelant que lui-même avait tenté d’isoler le facteur hypoglycémiant pancréatique sans y parvenir. Ne pouvant ou ne voulant rien lui offrir, il encouragea Banting à rester sagement à la Western University de London où l’attendait une carrière prometteuse.

Banting dut se satisfaire d’une proposition de stage au laboratoire de Macleod l’été suivant. Impatient, comme à son habitude, Banting se déclara prêt à perdre et son emploi et sa fiancée pour se lancer à corps perdu dans une aventure hasardeuse, ne sachant rien sur le diabète et la physiologie métabolique. Il fallut toute la force de conviction de ses amis pour l’empêcher d’abandonner la proie pour l’ombre. Il revit néanmoins Macleod par deux fois pour défendre son idée, et finit par intégrer son laboratoire.

Les premiers pas de chercheur

  • Banting débuta ses travaux le 17 mai 1921, avec l’aide d’un étudiant en médecine affecté par Macleod, Charles H. Best (1899-1978), fils d’un médecin du Maine canadien, qui était d’autant plus motivé qu’il avait perdu sa tante d’un diabète. Le premier jour, Macleod fit une démonstration de pancréatectomie chez le chien, puis il ne se préoccupa plus du duo et partit en Europe pendant 3 mois. Il leur avait laissé un coin de laboratoire surchauffé et quelques chiens. Les premières tentatives de ligature n’allèrent pas sans problèmes en raison d’hémorragies ou de surdosages anesthésiques. Bientôt, ces grands consommateurs de chiens furent obligés de recourir à des expédients pour poursuivre leur programme, n’hésitant pas à acheter dans la rue des chiens pour quelques dollars. Banting les traînait jusqu’au laboratoire en se servant de sa cravate comme d’une laisse!
  • Ce fut une période de grande agitation. Banting faisait des cauchemars, traversait des phases de doute, et se montrait d’humeur fort changeante. Le jeune Best était chargé de mesurer la glycémie pour s’assurer que les chiens ligaturés n’étaient pas diabétiques puis, plus tard, pour évaluer la réponse des chiens pancréatectomisés aux injections de broyat de pancréas atrophié. Banting se montrait irascible, de mauvaise foi, et même, parfois, menaçant. Best dut à son naturel jovial de pouvoir endurer au quotidien sa mauvaise humeur. N’étant pas parvenu à doser la glycémie alors que Best effectuait une période militaire de 3 semaines, il lui reprocha avec violence d’avoir saboté le dosage, alors qu’il avait omis de respecter la procédure écrite!

L’envolée vers le succès

  • Le 1er août 1921, l’injection d’un extrait de broyat pancréatique à un chien Border Colliepancréatectomisé parvint à normaliser la glycémie et à faire disparaitre la glycosurie. Le chien survécut 20 jours, et son état général s’améliora rapidement au fil des injections. Banting, qui faisait quelques amygdalectomies pour survivre et avait préféré ses expériences à la compagnie d’Edith, voyait dans ce résultat la confirmation de son hypothèse et la possibilité de traiter, enfin (!), le diabète. Ce n’est pas sans fierté, et sans doute un peu d’arrogance, que Banting fit part de son succès à Macleod revenu d’Europe. D’emblée, il exigea de meilleures conditions de travail, la constitution d’une véritable équipe, un salaire digne de ce nom, et des chiens en plus grand nombre. Macleod commença par lui reprocher d’avoir sacrifié trop de chiens, et manifesta ses doutes quant à l’intérêt de poursuivre son travail qui, en tout cas, ne justifiait pas de pénaliser les autres recherches de son laboratoire. Banting, révolté, menaça d’en référer aux autorités de l’Université pour avoir gain de cause, ce à quoi Macleod rétorqua du haut de sa superbe qu’« il était l’université » ! Banting sortit de l’entretien livide et remonté, proclamant haut et fort que Macleod était un « fils de p… » et qu’il « n’était pas l’Université » ! Il menaça théâtralement de poursuivre ses travaux aux États-Unis, à la Mayo Clinic au Minnesota ou au Rockefeller Instituteà New-York. Macleod finit par céder, en promettant de faire ce qui était dans ses possibilités pour l’aider. Il lui octroya un espace de laboratoire plus décent, et persuada l’Université de lui allouer une somme de 150 $ par mois (un étudiant hospitalier comme Best touchait 170 $). Peu après, Banting fut intégré à l’Université et perçut des émoluments d’assistant en pharmacologie (250 $). Macleod lui octroya l’aide d’un biochimiste, James B. Collip (1892-1965), originaire de l’université de l’Alberta et en année sabbatique à l’université de Toronto, afin d’améliorer la qualité des extraits pancréatiques. Les relations avec ce dernier, qui n’en référait qu’à Macleod, devinrent vite houleuses.
  • C’est vers cette période que Banting découvrit les travaux de Nicolae Paulescu publiés en français, langue que ni lui ni Best ne maitrisaient, ce qui fut à l’origine d’erreurs d’interprétation grossières. Ils comprirent néanmoins que les extraits de pancréas frais étaient plus efficaces que les broyats, et qu’ils avaient perdu beaucoup de temps en s’acharnant à extraire un facteur hypoglycémiant à partir de pancréas atrophiques. Ils étaient désormais engagés dans une course de vitesse, qu’ils pensèrent gagner grâce à un premier succès. Celui-ci fut malheureusement suivi d’une série noire, les extraits se révélant inactifs. Ce n’est que fin décembre 1921 que les extraits furent à nouveau régulièrement actifs, grâce au savoir-faire de Collip.

L’aboutissement

  • L’entregent de Macleod permit à Banting de présenter ses travaux, dès le 30 décembre 1921, au congrès de l’American Physiological Society, à Yale. C’est dans le stress le plus absolu qu’il monta à la tribune pour convaincre l’auditoire « de l’influence bénéfique de certains extraits pancréatiques sur le diabète pancréatique ». Ce qui devait être le début de la consécration tourna à l’humiliation. « Quand j’ai été appelé pour présenter mon étude j’étais comme paralysé. J’avais perdu la mémoire et j’étais incapable de penser. Jamais je n’avais parlé à un auditoire de cette qualité »… On l’a compris, Banting était un émotif qui préférait l’action aux discours. Après cette présentation calamiteuse, il fut incapable de répondre aux questions et aux critiques de la salle, et Macleod dut monter au créneau pour défendre la réputation de son laboratoire. Il s’exprima comme s’il avait participé aux travaux, à tel point que chacun fut persuadé qu’il en était l’initiateur et le responsable. Banting enragea, persuadé que Macleod voulait récupérer son travail. Il était persuadé qu’il aurait pu répondre aux critiques de la salle si Macleod n’était pas intervenu de façon intempestive. Il y vit une machination menée avec la complicité de Collip pour le spolier, et une marque de mépris pour ses origines modestes. La guerre était déclarée, et il fallut un protocole de conciliation entre les protagonistes, le responsable du laboratoire et celui qu’il accueillait, pour que les travaux puissent se poursuivre. Ce qui n’empêcha pas Banting et Best, animés par un ressentiment encore vif, de préparer dans le plus grand secret l’administration d’extraits purifiés à des sujets diabétiques en contactant des cliniciens, Walter R. Campbell et Almon A. Fletcher. Le 23 janvier 1922, Léonard Thompson, diabétique âgé de 14 ans, hospitalisé dans un état préoccupant à l’hôpital général de Toronto a été le premier à en bénéficier. Le rétablissement de Léonard fut spectaculaire, et le succès médiatique retentissant. Ce fut l’occasion d’un nouveau coup de sang de Banting, lorsqu’il découvrit que Macleod avait donné à son insu une interview à Roy Greenaway, reporter au Daily Star de Toronto, à propos de « ses » travaux. Par la suite, il fut persuadé que s’il était le premier signataire de la publication du Canadian Medical Association Journal de mars 1922 [5] qui rapportait son haut fait, c’était par respect de l’ordre alphabétique…
  • Les mois qui suivirent la mise au point des injections d’insuline furent mouvementés. Banting exigea un poste à l’Université qu’aucun des professeurs n’était prêts à lui attribuer, considérant qu’il n’avait pas de bagage scientifique suffisant. Après le départ de Collip, parti sans laisser la recette de la purification de l’insuline, Best et un autre chimiste, Joe Gilchrist, redécouvrirent le processus de fabrication à partir de broyats pancréas frais de boeuf ou de porc au terme d’un processus complexe comportant de nombreuses opérations de précipitation, de centrifugation, de filtration, de solubilisation, de décantation, de neutralisation, et de vérification de l’activité… Banting, toujours remonté contre l’Université de Toronto, s’installa en libéral comme médecin généraliste pour faire face aux demandes pressantes de malades de plus en plus nombreux, et établit des liens privilégiés avec un hôpital militaire. Attaché à sa terre natale, il ne donna pas suite à plusieurs propositions grassement alléchantes, à tous points de vue, à l’université de Buffalo, ou à la clinique fondée par John H. Kellogg, l’inventeur (en 1894) des Corn Flakes®.

Pour disposer de quantités suffisantes d’insuline, il accepta de collaborer avec les chimistes de la Compagnie Eli Lilly d’Indianapolis (États-Unis). La valeur marchande de l’insuline ne cessa de monter, à tel point qu’un homme d’affaire américain offrit 1 million de dollars pour en acquérir les droits. Mais l’argent n’était pas la motivation première de Banting et de Best, qui n’avaient même pas pensé à faire breveter leur découverte. Ultérieurement, ils vendirent leurs droits à l’université de Toronto pour la somme symbolique de 1 $, afin que tous les diabétiques puissent avoir accès à l’insuline.

Les points essentiels

« Soulagé des symptômes de sa maladie et plus fort grâce à une meilleure alimentation, le diabétique pessimiste et mélancolique devenait optimiste et joyeux. L’insuline ne guérit pas le diabète, elle permet de le traiter » écrivait Banting.

Entre orgueil et dépression

  • Les péripéties qui accompagnèrent la mise au point du premier traitement du diabète de type 1 chez l’homme, permettent de dresser un portrait mitigé de la personnalité de Banting. Rebelle, tenace, coléreux, soupçonneux, imprévisible, à la recherche de reconnaissance, il n’a cessé de poser des problèmes à son entourage. Ce WASP (pour White Anglo-Saxon Protestant), adoré par ses malades, bien qu’à vrai dire il ne connaissait rien au diabète, avait des comptes à régler avec l’establishment universitaire qui, il en était persuadé, le méprisait. Convaincu que Macleod et ses collègues voulaient le déposséder de sa découverte, il traversa une phase difficile, avec des flambées d’orgueil et d’enthousiasme alternant avec des phases de dépression. Ne confia-t-il pas à sa secrétaire « qu’il serait heureux si le sol pouvait se dérober sous ses pieds et l’engloutir». La tentation du suicide l’accompagna tout au long de son existence.
  • Il n’était évidemment pas préparé à affronter les lumières et les vicissitudes de la gloire que confère l’attribution dès 1923 du prix de Nobel de physiologie et de médecine, qu’il dut, bon gré mal gré, accepter de partager avec Macleod. Mauvais orateur, s’exprimant lentement, anxieux au point d’en être malade – aigreurs d’estomac, polyurie, diarrhée et diaphérèse – il achevait ses discours totalement épuisé. Il ne trouvait un peu de réconfort qu’en recevant à Toronto la fine fleur de la diabétologie américaine, comme Frederick M. Allen (1879-1964), John R. Williams (1875- 1966), ou Elliott P. Joslin (1869-1962), en novembre 1922, qui n’hésitèrent pas à discuter d’égal à égal avec lui. Les récompenses et les honneurs se mirent à pleuvoir sur celui que la presse considérait comme un génie ayant découvert un médicament miraculeux. Il détestait porter l’habit, et faisait fi des codes la bonne société. Lors d’un diner en présence du premier ministre, il fit piètre impression en se présentant vêtu d’une veste de smoking et d’un pantalon de ville bleu. Il plaignait sincèrement les notables et les hommes politiques qui « de tous les hommes étaient ceux qui avaient le moins de liberté et ne pouvaient rien entreprendre sans avoir une meute de journalistes à leurs basques ». Lui-même avait des relations difficiles avec les journalistes, dont certains doutaient de l’importance de sa participation à la découverte de l’insuline, alors que d’autres déformaient ses propos. Il les tenait à distance avec violence, en affirmant qu’il se refusait « à donner des perles à des cochons ». Il fut évidemment hors de lui lorsque Sir William Bayliss fit une note dans le Times en affirmant que Macleod était le seul découvreur de l’insuline. Best trouva cela injuste, et plaida la cause de Banting auprès de Macleod, qui répondit laconiquement : « il finira bien par s’y habituer » !

La reconnaissance, enfin!

L’année 1923 fut plus faste, avec l’attribution du prix Nobel de physiologie ou médecine, dont il partagea généreusement le montant avec son camarade Best. Banting, qui poursuivait son combat pour être reconnu à sa juste valeur par les autorités académiques, fut soutenu par Joslin. Finalement, le gouvernement canadien s’en mêla et proposa la création d’une chaire distincte pour Banting, contre l’avis des figures de proue de l’université. Banting accepta, à la condition qu’il n’ait rien en commun avec Macleod, et que Best soit associé à cette chaire. La Banting and Best chair of Medical Research fut créée, et Banting fut nommé professeur titulaire, avec un salaire annuel de 5 000 $, que le Parlement canadien compléta, le 27 juin 1923, par une dotation annuelle supplémentaire « à vie » de 7 500 $.

Une carrière professionnelle en demi-teinte

Banting avait une haute idée du travail de chercheur : « Celui qui veut réussir dans la recherche médicale doit préparer longuement son travail. Il doit mettre fin à ses amitiés et à sa vie sociale et à toutes les réunions qui limitent son temps de travail. Il faut vivre dans et pour son laboratoire, y dormir si besoin. Le mariage et la recherche ne sont guère compatibles ». En l’occurrence, le moine-chercheur reprend ses activités et entreprend des recherches dans le but de traiter les insuffisants surrénaliens par des broyats de cortex surrénalien. Sans succès, au point de douter que le cortex surrénalien contenait un quelconque « principe actif ». Par la suite, il se lança dans des recherches sur le cancer.

Elles n’aboutirent pas, comme nombre de ses travaux personnels portant sur des sujets aussi variés que l’étude des propriétés de la gelée royale, la ressuscitation des victimes de noyade, ou, plus tard, des recherches en médecine aéronautique et sur la guerre chimique et bactériologique à l’aube du deuxième conflit mondial… Seule son équipe se distingua dans des travaux portant sur la silicose. Banting n’était décidément pas le scientifique organisé et méthodique qu’il souhaitait incarner auprès du public. Il en avait d’ailleurs conscience, et fut souvent saisi par le doute à ce sujet. Il avait même envisagé de reprendre des études de biologie pour compléter une formation médicale qu’il qualifiait lui-même de lacunaire, mais pensait qu’un prix Nobel assistant aux cours d’un collègue était incompatible avec son image de génie de la médecine.

Une vie personnelle brouillonne

  • Ses relations avec les femmes ne furent pas simples, à l’image de son caractère. Edith Roach, fut assurément le grand amour de son adolescence, sinon de sa vie (figure 2). Leur relation fut contrariée par la guerre et par l’éloignement, puisqu’elle était institutrice à Ingersoll, à l’extrême sud-est de l’Ontario, loin de Toronto. Les exigences morales et matérielles d’Edith et l’investissement de Frederick dans ses travaux ne facilitèrent pas les choses, bien qu’ils envisageaient l’avenir en commun, ainsi qu’en témoigne la bague qu’il lui offrit au titre d’un engagement privé.
  • À plus de 30 ans, grand, quoiqu’un peu voûté, le visage chevalin et les yeux pétillants derrière ses lunettes, vedette désormais financièrement à l’abri, Banting était devenu un parti intéressant qui découvrait la vie. Il n’était pas insensible au charme de toutes ces jeunes filles, notamment des infirmières, qui virevoltaient autour de lui. Parmi d’autres, il eut une relation vraisemblablement amoureuse avec Katharina Barrie, une mère célibataire dont l’enfant venait de mourir. Peu après, il tomba amoureux de Marion Robertson, une charmante technicienne du service de radiologie de l’hôpital de Toronto, fille de médecin ce qui ne gâtait rien. Cette jeune femme – libérée pour son temps – souhaita rencontrer Edith, mais celle-ci refusa. Son frère demanda alors à Banting de ne plus jamais remettre les pieds chez Edith, qui était au bord de la dépression nerveuse depuis le décès de sa mère. En mai 1924, il signa un protocole de rupture avec Edith, mettant un terme définitif à une romance filandreuse, en lui octroyant la somme de 2 000 $ et en reprenant la bague en diamant qu’il lui avait offerte. Chacun s’engagea à ne pas médire de l’autre. Edith se mariera bien plus tard, et n’eut pas d’enfant.
  • Le 4 juin 1924, Banting épousa Marion Robertson (1896-1998) et profita d’un congrès aux Caraïbes pour partir en voyage de noce (figure 4). Marion avait un caractère enjoué aux antipodes des préoccupations et ruminations de son mari. Il ne fallut que quelques mois pour se rendre compte que ce mariage était une erreur. La naissance de Williams « Bill » (1929-1998) ne changea rien à l’affaire, et le couple divorça en 1932 au motif d’adultère et de violences. La presse se répandit sans retenue sur cet évènement inhabituel à cette époque, et en fit un scandale retentissant.
  • Il semble que Banting eut plusieurs liaisons après sa première mésaventure conjugale. Il voyait néanmoins régulièrement son fils Bill. Le 2 juin 1939, il se remaria avec Henrietta Elisabeth Ball (1912-1976) qui était assistante de recherche dans son laboratoire, après une romance tumultueuse qui le mena en Grande-Bretagne pour suivre Henrietta qui y fit des études complémentaires (figure 5). Diplômée de la Mount Allison University en 1932, spécialisée en biologie, docteur en médecine en 1937. C’est elle qui disposa des carnets écrits par Banting un an avant sa mort. Par la suite, elle s’engagea dans le service médical de l’armée canadienne pendant le restant de la guerre, puis poursuivit une activité médicale.

La tentation artistique

Frederick Banting avait un jardin secret. Il se passionna pour la peinture, mais, là encore, n’eut guère de satisfactions dans ce domaine. Il se rendait dans les galeries de peinture au hasard de ses voyages, et fut l’ami d’Alexandre Y. Jackson, l’un des peintres les plus en vue du « Club des 7 » fondé en 1920 par des peintres militant pour une nouvelle peinture canadienne. Il fut séduit par leur vie de bohème, les longues soirées arrosées entre hommes, et leur nationalisme canadien. Il peignit souvent avec Alexandre Jackson sur le motif et adopta sa technique, et exposa même ses toiles (sous le pseudonyme de Frederick Grant) en 1925. Un critique commenta son travail en trouvant que Banting s’était honorablement converti des tubes à essais aux tubes de peinture… Membre du cercle des arts et des lettres de Toronto, il manifesta souvent son désir de se retirer des affaires de la science pour se consacrer à la peinture, conscient d’un certain don (figure 6).

Une fin tragique

Le parcours de Banting s’acheva brutalement, le 21 février 1941, dans un étang de la côte du Newfoundland (Terre-Neuve), lors du crash du bombardier à bord duquel il avait pris place pour se rendre en Grande-Bretagne en tant que chef de la délégation scientifique anglo-canadienne. Contrairement à ce qui a été dit, il ne s’agissait pas d’une mission secrète ni d’un attentat, mais d’un banal accident d’avion. Après le décollage de Gander, les conditions météo se sont avérées si exécrables que le pilote décida de faire demi-tour, d’autant que l’un des moteurs donnait des signes de faiblesse. Il s’écrasa peu avant l’atterrissage.

Épilogue

  • Figure de légende, désigné 5 fois comme étant le « canadien le plus célèbre » durant les années 1920 et 1930, Banting a été honoré comme personne avant lui. Plus jeune prix Nobel (à 31 ans), anobli en 1934, couvert de distinctions, statufié, il a donné son nom à d’innombrables prix, conférences, écoles, et même à un cratère sur la lune ! Aujourd’hui encore, il reste dans le top 10 des Canadiens les plus célèbres. Son domicile à London (Ontario), où il conçut son plan de recherche, et sa maison natale à Alliston (Ontario), sont toujours visités avec dévotion, alors que la polémique sur la part réelle prise par Banting et son assistant Best dans la découverte de l’insuline reste débattue.
  • L’histoire n’a pas totalement tranché. Pourtant, le discours officiel prononcé par Banting devant l’Académie Nobel de Stockholm, le 15 septembre 1925, en présence de Macleod avec lequel il partageait le prix, a retracé méticuleusement le parcours qui l’a conduit à isoler l’insuline, sans omettre de citer ses prédécesseurs (Zuelzer, Scott, Paulesco, Kleiner, ou Murlin) et ses partenaires. De son côté, Macleod a affiché un profil bas dans son discours, en se contentant de rappeler ses contributions à la physiologie de l’insuline et de souligner que les travaux récompensés avaient été entrepris sous sa direction. Cela aurait dû suffire à couper court définitivement à toute polémique [6].
  • La reconnaissance et le confort matériel n’ont pas réussi à combler Banting, dont la carrière scientifique s’est poursuivie sans éclat, sans lui apporter les satisfactions qu’il en attendait. C’est ainsi qu’il ne participa en aucune manière au développement de l’insuline [7].
  • Il n’était pas de taille à endosser les habits de la gloire. Banting, ce dépressif révolté, cet écorché à l’âme d’artiste, eut probablement été plus heureux s’il avait épousé son amour de jeunesse, Edith Roach, et s’il s’était contenté d’être médecin dans une petite ville de l’Ontario en s’adonnant à la peinture en amateur éclairé… Ce scénario aurait malheureusement retardé la mise au point d’un médicament qui a sauvé d’une mort certaine de très nombreux diabétiques.

Déclaration d’intérêt
L’auteur déclare n’avoir aucun conflit d’intérêt en lien avec cet article.

Vous venez de lire l’article Frederick Banting (1891-1941), un héros insatisfait dans la revue Médecine des maladies Métaboliques

Références

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