Maladie d’Alzheimer et troubles de la communication : Évaluation de l’efficacité des thérapies

Évaluation de l’efficacité de la thérapie écosystémique en pratique institutionnelle

Avec une méthodologie semblable à celle de la recherche précédente quant au recueil des données, une étude similaire en milieu institutionnel a été réalisée [9] où les praticiens (deux étudiantes en orthophonie) ont pu travailler avec l’équipe soignante (aidants professionnels) et non plus la famille (aidants naturels). La problématique tournait autour de : quelle réponse peut-on apporter aux difficultés communicationnelles que rencontrent les aidants dans leur quotidien auprès de patients Alzheimer ? Comment peut-on aider les patients Alzheimer placés en institution à maintenir leurs capacités de communication et à ne pas entrer dans l’isolement ? Quel peut être l’apport d’une prise en charge écosystémique dans le cadre institutionnel ?
L’étude de cas a porté sur une patiente, Madame G., atteinte de DTA, institutionnalisée dans un Cantou.
Le bilan initial donne un MMS de Folstein [4] à 14/30 et la BEC 96 de Signoret [5] à 25/96, soit une altération que l’on peut qualifier de moyenne à forte. L’ADAS-cog, version française du GRECO [6], montre des troubles mnésiques, un trouble de l’orientation spatio-temporelle, ainsi qu’un trouble de l’évocation dans le discours spontané.
L’objectif du bilan final est de comparer l’évolution des capacités cognitives globales de la patiente et l’évolution de ses capacités de communication, à partir du MMS de Folstein, de la BEC 96 de Signoret et de la grille d’évaluation des capacités de communication des patients atteints d’une démence de type Alzheimer [7–9].
On constate, après six mois de prise thérapie écosystémique, une dissociation entre l’évolution des capacités cognitives globales (figure 6.1) et l’évolution des capacités de communication (figure 6.2). Les fonctions cognitives n’ont pas été travaillées, et au bout de six mois, elles apparaissent comme quasiment inchangées, ou avec une très faible dégradation. À l’inverse, les capacités de communication, seules composantes travaillées, se sont améliorées étant donné que, de manière générale, le nombre d’actes de langage a augmenté et que, de plus, le nombre d’actes inadéquats a diminué. Ces constatations pourraient nous amener à concevoir notre prise en charge écosystémique comme étant à l’origine de cet heureux résultat. En effet, étant donné la quasi-stagnation des capacités cognitives, un simple maintien des capacités de communication ne nous aurait pas permis d’identifier une quelconque part de notre intervention dans ces résultats.

Maladie d’Alzheimer et troubles de la communication_1

Maladie d’Alzheimer et troubles de la communication_2

Cependant, l’amélioration des capacités de communication va dans le sens d’un rôle joué par la « thérapie » écosystémique et donc plutôt d’une confirmation de notre hypothèse de départ.
La DTA étant une pathologie dégénérative, on peut difficilement considérer la possibilité d’une amélioration des capacités communicationnelles qui sont sous-tendues directement par le niveau cognitif [10, 11], mais tout au plus une stagnation. Toutefois, par notre prise en charge, on a voulu agir ici sur les facteurs indirects qui influencent les troubles de la communication des patients déments, et plus particulièrement sur les facteurs contextuels comme le thème de la discussion, la situation de communication, ou le type d’actes utilisés par l’interlocuteur. Agir sur ces facteurs a pu améliorer la communication, malgré la détérioration cognitive, car c’est l’interlocuteur qui prend à sa charge l’essentiel de l’échange pour permettre à la malade d’utiliser ses capacités restantes.
La comparaison des différents actes de langage, avant et après prise en charge, montre que les actes qui ont été les plus « activés » sont ceux qui restent les plus efficaces (figure 6.3).

Maladie d’Alzheimer et troubles de la communication_3

En ce qui concerne les thèmes facilitateurs (figure 6.4), le bilan initial montrait que le thème des « icônes » (thème 2), thème neutre, n’incitait pas Madame G. à s’exprimer. Madame G. parlait plus et mieux si le sujet la concernait personnellement.

Maladie d’Alzheimer et troubles de la communication_4

Lors des séances, nous nous sommes beaucoup servis de thèmes de discussion chers à notre patiente, comme des événements de sa vie, ses enfants, ses centres d’intérêts (la nature, la montagne, l’histoire, etc.). Le bilan final ne nous permet pas d’affirmer une meilleure production lors de ces thèmes étant donné que le thème pour lequel l’augmentation des actes est la plus flagrante est le thème des « icônes », thème neutre. On a tout de même une légère augmentation du nombre d’actes et de l’adéquation pour le thème de l’autobiographie. Mais rien ne nous dit que ce dernier point n’est pas plutôt dû à la situation de discussion elle-même, à savoir que Madame G. est dans ce cas dirigée. En effet, on remarque d’ailleurs que le nombre d’actes diminue pour le thème de la situation présente en discussion libre, même s’il ne s’agit que d’actes inadéquats. En fait, ce constat nous amène à penser que c’est l’ensemble « situation de communication + thème favorable », qui influencent la communication de notre malade. Elle a à la fois besoin d’être guidée, cadrée par l’interlocuteur, et d’avoir un support visuel affectif ou proche de ses centres d’intérêts, sur lequel construire son discours.
Comme on l’a décrit précédemment, un travail conséquent d’échanges d’informations a été effectué lors des séances autour d’images, ce qui peut expliquer le résultat obtenu en post-test pour la tâche d’échange d’informations. Madame G. s’est en effet peut-être accoutumée à ce type de tâches en général, et a pu généraliser son comportement de communication habituel lorsqu’elle doit faire une description d’images. Ceci rejoindrait les résultats de l’étude de Gobé et al. [12] : les déments moyens sont stimulés par la présence de supports visuels pour communiquer.
Les actes que Madame G. utilisait le moins ont continué à diminuer. Il s’agit des questions et des actes de description. Les questions étaient particulièrement difficiles à faire produire car il s’agit d’un acte individuel vraiment volontaire, celui de souhaiter demander une information. La démarche part du locuteur lui-même alors que pour les réponses, c’est l’inverse. Et comme dans cette approche écosystémique, c’est l’interlocuteur qui prend à sa charge le déroulement de l’échange, il nous était bien difficile d’inciter notre patiente à s’interroger d’elle-même et à poser des questions. Quant aux descriptions, le constat que nous faisons est que Madame G. aimait beaucoup parler d’elle, de son ressenti ou de ce que d’autres pouvaient ressentir ; en somme, elle tenait plutôt un discours subjectif, alors que « décrire » demande une certaine objectivité, une certaine décentration, et nous nous posons la question de ses capacités à se décentrer ou à vouloir se décentrer.
De façon générale, Madame G. parle plus et mieux. Cela corrobore un constat fait par ailleurs [13] : les patients qui communiquent le mieux sont aussi ceux qui communiquent le plus. L’explication pourrait résider dans les effets de l’intervention écosystémique mais aussi dans ses effets secondaires : la patiente se sentirait de nouveau reconnue comme individu communicant. Elle pourrait le ressentir dans le comportement de communication modifié de son entourage. La conséquence serait qu’elle retrouverait son « appétit de communication ».
Globalement, cette étude réalisée lors d’une prise en charge thérapeutique de type écosystémique en milieu institutionnel avec des aidants professionnels donne des résultats tout à fait concordants avec ceux de l’étude décrite précédemment réalisée chez une patiente vivant encore à domicile avec des aidants naturels [2].
Nous avons également fait réaliser une autre étude par Mavounza [14] qui a consisté à proposer la thérapie écosystémique à des aidants naturels (famille) pour des patients en institution. On a pu alors montrer l’intérêt de cette thérapie non seulement pour le patient lui-même mais aussi pour les membres de la famille qui, en ayant un rôle bien défini auprès de leur malade, diminuaient sensiblement leur sentiment de culpabilité et parfois également leur tendance au rejet et à « l’abandon » du malade aux soignants et à l’institution à qui seuls est souvent dévolu le rôle thérapeutique.
Le même bénéfice a été mis en évidence auprès des soignants dans une étude en institution [15]. En effet, les soignants, formés à la thérapie écosystémique et associés à la prise en charge des patients dont ils avaient la charge, après avoir ajusté leur propre comportement de communication, ont souligné une amélioration des relations avec les résidents, une diminution des troubles du comportement de ces derniers et pour eux-mêmes un meilleur confort dans la prise en charge globale.

© 2018, Elsevier Masson SAS. Tous droits réservés

L'auteur

en savoir plus

Références

en savoir plus

Vous venez de lire un extrait de l’ouvrage de T. Rousseau sur la Maladie d’Alzheimer et troubles de la communication

Share
Tweet
Share
Share