Soigner l’EHPAD

To care the nursing home

Parmi toutes les tâches incombant aux établissements d’hébergement pour personnes âgées dépendantes (EHPAD), il en est une dont il n’est pas souvent question mais qui mériterait d’être inscrite en tête de leur ordre du jour. C’est celle de s’interroger, non pas sur leur projet, mais sur ce qui les empêche de le réaliser. Autrement dit, de détacher un temps leur attention des recommandations et des protocoles pour considérer la vie réelle des résidents et se demander pourquoi la survie d’un certain nombre ne dépasse pas l’année de leur admission. Le refus catégorique des soignants de finir leurs jours dans ce type d’établissement montre bien, d’une autre manière, qu’il ne suffit pas de respecter les droits des personnes pour en faire des lieux ouverts à la vie. Mais il y a plus grave, ce sont les pathologies somatiques et psychiatriques favorisées sinon engendrées par cet univers fermé qu’est l’institution gériatrique, qui se répercutent aussi sur l’espérance de survie moyenne en EHPAD.

Le caractère aliénant de certaines institutions a été largement dénoncé après la seconde guerre mondiale, en premier lieu par les psychiatres qui ont reconnu dans le tableau présenté par leurs malades dits chroniques de nombreux symptômes attribuables à leur condition de vie asilaire [1]. De cette prise de conscience est issu dans les années1960 le courant de la psychothérapie institutionnelle dont les principales innovations en termes d’ouverture demeurent à l’origine du fonctionnement des structures de soins psychiatriques actuelles. Ce questionnement s’est tourné quelques décennies plus tard vers les établissements médico-éducatifs dont les échecs ne tenaient pas qu’aux imperfections de leur projet mais également à des processus collectifs inconscients en attente d’éclaircissements [2]. La plupart des institutions pour enfants, adolescents et adultes malades ou handicapés ont appris à travailler en équipe sur ces questions [3]. Elles ne sont pas pour autant « guéries » des mécanismes collectifs qui, en les aveuglant ou les divisant à leur insu, les empêchent d’atteindre tous les objectifs qu’elles se donnent. Mais apprendre à les reconnaître améliore la qualité du travail et des relations de leurs membres [4].

Nous sommes convaincus que les EHPAD ont aujourd’hui besoin d’analyser à leur tour leur fonctionnement. Le premier pas dans ce sens consiste à prendre en considération la vie psychique qui se manifeste en leur sein [5]. Elle n’est pas faite seulement d’angoisse et de défenses comportementales ou corporelles contre des peurs passées sous silence,en particulier celle de la mort, mais aussi du désir de vie.C’est tout ce qui persiste d’envie de vivre chez les résidents qui rend leur transfert sur les soignants si précieux à respecter. Il faut ensuite examiner ce qui fait obstacle à l’écoute de ces manifestations et d’abord le fait que l’institution gériatrique est un monde clos dans lequel aucun événement ne peut advenir comme dans la vie réelle. Ce terme ne vise pas les fêtes et les anniversaires inscrits d’avance sur le calendrier de l’équipe mais tout ce qui peut créer une rupture dans ce monde, le faire sortir des répétitions du quotidien et y provoquer la parole : la surprise d’une visite, la réponse à un appel répétitif, l’hospitalisation de la voisine qui était devenue une amie ou son décès. . . Afficher l’annonce de la mort d’un résident ne suffit pas, il faut être disponible à ceux qui souhaitent en parler, ouvert à leur écoute et au dialogue.

Les temps d’analyse de la pratique qui sont un des points forts de la réflexion institutionnelle donnent l’occasion de repérer l’émergence de pareils moments dans la vie d’un résident, d’une unité ou d’une équipe. Ils permettent égale-ment de prendre toute la mesure des difficultés qu’ont les soignants pour accomplir leur métier. Où et en que l autre moment peuvent-ils exprimer leurs interrogations qui,en rejoignant celles des familles, leur compliquent tant la tâche : en faisons-nous suffisamment, trop ou pas assez ?Sommes-nous bons ou mauvais et où sont les limites de notre prise en charge ? Une question qui revêt une importance encore plus grande lorsqu’il s’agit non plus des actes mais de l’ambivalence et des vœux de mort vis-à-vis de tel(le) résident(e), c’est-à-dire des pensées que l’on n’ose pas échanger avec ses paires parce qu’elles entretiennent une mauvaise image de soi.

Soigner l’EHPAD ne signifie pas corriger son fonctionnement — les normes et les circulaires sont faites pour cela — mais s’efforcer de le comprendre, en commençant par admettre que le travail avec la vieillesse et la mort ne s’accomplit pas seulement dans les actes mais aussi au plan psychique, qu’il crée des traumatismes, attaque les liens d’équipe et interagit avec la vie privée de tous les personnels d’un établissement. La résistance à cette perception est du même ordre que celle qui empêche de reconnaître les signes d’une vie intérieure chez les résidents déments,à savoir du déni qui a la particularité d’accepter le principe d’une chose et de se conduire simultanément comme si elle n’existait pas.

Le second préalable au questionnement sur l’EHPAD est de reconnaître la nécessité de son ouverture. Il s’agit ni plus ni moins pour ses membres et ses responsables d’opérer dans leur quotidien une rupture qui ne peut se faire qu’en se tournant vers le dehors, en recevant des professionnels extérieurs ou en allant à la rencontre d’autres équipes. Par exemple, par l’accueil de stagiaires et l’écoute de ce qui les surprend, l’invitation faite aux familles de choisir les thèmes et les modalités des échanges avec elles, des animations qui soient des moments d’ouverture et surtout l’adoption d’un programme de formation du personnel qui fasse la part la plus large possible aux sorties de l’établissement. Ensuite vient la démarche de réflexion collective dont nous venons de souligner la nécessité, sachant qu’un temps d’analyse de la pratique n’aura pas la même portée s’il est imposé comme une charge de travail supplémentaire à des équipes qui n’en perçoivent pas l’intérêt ou s’il s’inscrit dans une remise en cause opérant à tous les niveaux de l’institution.En France comme ailleurs, l’histoire des institutions pour les personnes âgées dépendantes n’est certainement pas terminée et les EHPAD, si améliorés soient-ils, seront remplacés un jour ou l’autre par de nouveaux types de structures. Mais le projet et le problème de ces structures seront toujours d’aménager un lieu où exister soit encore possible.Et pour cela, il faut qu’il y ait des personnes qui s’engagent en groupe et en équipe dans la même démarche : se demander quand, comment être soignant et quand et pourquoi on ne l’est pas. C’est le sens que nous donnons à la formule« soigner l’EHPAD ».

Déclaration de liens d’intérêts

L’auteur ne déclare aucun lien d’intérêt.

Références

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