Bien traiter l’humain

Bien traiter l’humain qui requiert des soins procède d’une intention qui semble avoir, de tout temps, orienté les structures et animé tous ceux, religieux, professionnels ou bénévoles, qui y exerçaient leur pratique. Selon l’époque et le contexte, bien traiter l’humain relevait de conceptions différentes, elles-mêmes ancrées dans des valeurs promues dans la société en général et dans un établissement en particulier. Si l’intention ne permet pas de garantir la pertinence de l’action, elle lui donne néanmoins, lorsqu’elle est sincère et partagée, une orientation et une tonalité qui se traduisent dans les manières d’être et de faire des différents professionnels et dans les choix de leurs modalités d’organisation. Bien traiter l’humain requérant des soins – ce qui équivaut à essayer de lui apporter du bien-être ou du mieux-être ou encore à atténuer le risque de mal-être – est ainsi ce qui a, depuis leur origine, guidé les établissements de tous types qui, ensemble, composent le système de soins.

Extrait de l’ouvrage Cadre de santé de proximité de Walter Hesbeen

Or, depuis quelque temps, un néologisme – la « bientraitance » – est venu émailler les discours, prenant parfois des allures de « rappels à l’ordre », voire de conditions à remplir pour accréditer un établissement de soins et lui permettre ainsi de poursuivre son activité. Son importance est telle qu’en son nom des critères objectifs sont identifiés, des évaluations sont menées, des outils sont élaborés, des groupes de travail sont constitués et des formations sont organisées. Cet intérêt pour la « bientraitance » et la frénésie de déclarations et d’actions qui en découlent semblent indiquer que l’humain malade ou dépendant ne serait plus bien traité, pouvant parfois laisser croire qu’il ne l’a jamais été ou alors insuffisamment. Il apparaît ainsi que la manière de concevoir un humain bien traité, en particulier lorsqu’il est malade ou dépendant et, de ce fait, affaibli ou risquant de l’être, a évolué. Les bons traitements et les bons soins décidés par des professionnels dûment qualifiés et à l’autorité affirmée et souvent incontestée ne suffi sent plus.

Bienveillance et vigilance La notion de « bientraitance » pose avec acuité la question du « prendre soin de l’humain » dans le souci sincère et permanent – souci dès lors particulièrement exigeant – de le respecter, de tenter d’accueillir sa singularité en vue de lui apporter de l’aide, une aide qui sera perçue comme aidante et bienveillante et qui de ce fait ne saurait se résumer à la seule excellence des actes posés. Agir avec bienveillance traduit une action dont l’intention est celle de vouloir du bien à l’autre. L’acteur d’une telle action a ainsi veillé à diriger celle-ci vers le bien de cet autre et s’est de la sorte montré attentif, vigilant , pour identifier ce qui serait bien et ce qui pourrait être mal en une situation particulière. La dimension sensible, subtile et généreuse du « bien traiter l’autre » mérite d’être soulignée car elle conduit, au-delà des actes posés, à faire preuve de vigilance en vue d’identifier ce qui est important ou pourrait l’être mais également ce qui pourrait faire plaisir. Se soucier de ce qui est important ou pourrait faire plaisir témoigne d’un signe de prévenance, d’une marque d’attention particulière et d’une générosité spontanée à l’égard de l’humain malade ou dépendant qui se sent ainsi considéré au-delà des soins qu’il requiert.

Tel un vigile qui fait appel à ses différents sens en vue de porter une attention particulière à un lieu, à un événement ou encore à un risque, le professionnel qui se montre vigilant fait également appel à ses différents sens afi n de mieux détecter mais aussi ressentir ce qui semble ou pourrait être bien, ou moins bien, voire mal. Sans le recours aux sens et donc à la sensibilité, la vigilance dont voudrait faire preuve un professionnel se trouve atténuée, voire empêchée, et l’intention bienveillante qui anime sa quête de ce qui serait bien et de ce qui serait mal pour un humain concret s’en trouverait considérablement entravée. Une telle vigilance est fatigante, voire éprouvante, et requiert, pour être exercée en permanence, d’être partagée mais également d’être accompagnée, soutenue et encadrée.

Néanmoins, diriger son action vers le bien de l’autre confronte au risque de se substituer à l’autre, de projeter sur lui le bien que l’on voudrait pour soi ou alors d’en décider, par une forme de conviction ou d’habitudes, sans vraiment interroger ses certitudes. Même sans intention de mal faire, le risque de toute action dirigée vers le bien de l’autre est celui d’oublier que cet autre est un autre, c’est-à-dire un humain singulier et qu’il convient de ne pas le confondre avec soi ou avec les autres. C’est pour éviter ou atténuer ce risque qu’agir avec bienveillance dans le but de bien traiter la personne nécessite de s’interroger sur ce qui est bien et sur ce qui est mal dans les soins. Il s’agit, entre autres, de déployer, d’aiguiser et de faciliter une vigilance concrète et non seulement de principe sur les différentes formes et les divers risques de maltraitance, des plus ordinaires aux plus spectaculaires, afin d’en déjouer les lancinantes apparitions et propagations et d’identifier les moyens de les prévenir.

Déjouer le risque de la banalisation

Or, la forme la plus répandue de maltraitance n’est pas celle du passage à l’acte mais bien celle, plus discrète, plus insidieuse, d’un manque d’intérêt pour la situation singulière de l’autre, d’une forme d’insensibilité à ce que cet autre vit et à ce qui est important pour lui, au moment où sa santé requiert l’intervention des professionnels du système de soins. Le souci de bien traiter l’humain nous conduit ainsi à réfléchir aux risques de le banaliser. En effet, la banalisation de l’humain surgit lorsqu’il est regardé tel un être banal, un être sans histoire , un individu qui n’aurait rien d’exceptionnel et qui n’aurait d’autres caractéristiques que celles de tous les autres, ne présentant ou ne recelant aucunes particularités. De sujet de surprises , pouvant donc surprendre dans le regard de celui qui observe et parfois susciter des émotions, l’humain se transforme en objet du décor, aux aspects plus ou moins agréables, parfois bienvenus, parfois insignifiants, parfois encombrants. Cela n’indique nullement que cet objet sera malmené ni même délaissé mais l’importance et la fréquence de l’intérêt qu’on lui porte seront fonction des soins qu’il requiert, des demandes ou revendications qu’il exprime ou de la sympathie que l’on éprouve pour lui. De là à ce qu’il soit ou à ce qu’il se sente bien traité, il y a un pas qu’il nous paraît bien audacieux de franchir. Ne pouvant plus surprendre, n’ayant pas d’histoire – et n’en faisant peut-être pas non plus –, ne présentant pas de particularités ou si peu, l’humain qui requiert des soins peut ainsi être banalisé de manière ordinaire mais sans intention malfaisante, du fait que soit négligée, sans pour autant qu’elle soit niée, son irréductible humanité autant que son inaltérable dignité ; que soit négligée, de la même manière, la singularité de son existence et sous-estimée la sensibilité particulière et à nulle autre pareille qui est la sienne, sensibilité, rappelons-le, exacerbée chez l’humain malade ou dépendant. Un petit texte déjà ancien permet, non sans humour, d’éclairer cette négligence ordinaire qui ne procède pourtant d’aucune intention malfaisante:

Écoutez-moi, infirmière!

J’avais faim et ne pouvais me nourrir seul.

Vous avez laissé mon plateau hors de ma portée et ensuite vous avez discuté de mes besoins nutritionnels lors des transmissions.

J’avais soif et ne pouvais boire sans aide.

Vous avez posé une bouteille d’eau sur la table de nuit et plus tard, vous avez marqué que je n’avais rien bu.

Je me sentais seul et j’avais peur.

Vous m’avez laissé seul car j’étais un malade coopérant et je ne demandais jamais rien.

On pensait que j’allais mourir.

Croyant que je n’entendais pas, vous avez dit que vous espériez que je ne meure pas pendant votre horaire du soir.

Occupez-vous de moi!

Je suis tellement fatigué, tellement seul et j’ai peur.

Parlez-moi – tenez ma main.

Reconnaissez ce qui est important pour moi.

S’il vous plaît, infirmière, écoutez-moi 1!

Sans intention de mal faire et absorbés par la frénésie du faire et toutes les exigences qui y sont associées, il n’est pas certain que les professionnels aient une conscience très élevée du risque de banalisation de l’humain qui peut, ainsi, jour après jour, s’insinuer dans les pratiques du quotidien. Pourtant, et pour évident que cela puisse spontanément paraître, ce sont l’oubli de la singularité de l’humain et le manque de sensibilité ou d’intérêt pour ce qu’il vit, pour la souffrance parfois indicible qui est la sienne et la prise en compte de ce qui est important pour lui dans la situation où il se trouve, qui conduisent à sa banalisation ; celle-ci, à son tour, empêche l’accès au sentiment d’être bien traité tout en augmentant le risque d’être maltraité au sein même des pratiques soignantes.

Comme l’indiquent les travaux d’Hannah Arendt 2 et de différents auteurs 3 qui souvent s’en inspirent, la banalisation de l’humain est ce qui peut conduire jusqu’à oublier – ou parfois nier – l’humanité de cet humain. Si nier cette humanité procède d’une intention explicite, d’une volonté affirmée et à ce titre intentionnellement maltraitante, oublier cette même humanité procède d’une spirale plus sournoise de négligence et qui s’inscrit insidieusement dans un contexte où la « chosification » de l’humain n’interpelle pas, ou plus ou si peu la conscience des professionnels. Une définition de cette banalisation peut ainsi être proposée:

La banalisation de l’humain c’est l’oubli, au sein des pratiques du quotidien, de l’humanité même de l’humain, de sa singularité, de sa sensibilité.

Peut-être est-ce la conscience plus grande aujourd’hui du risque exacerbé de banalisation de l’humain au sein des différentes pratiques de soins – et de la société tout entière – qui a conduit à voir apparaître le néologisme de « bientraitance » et la préoccupation dont il est le témoin. Ce risque, reflet des ravages des relations fonctionnelles entre humains, nous semble, en effet, conforter le constat que posait l’historien Todorov établissant un parallèle entre l’esprit des philosophes des Lumières au XVIIIe siècle et notre époque contemporaine, et qu’il exprimait ainsi : « Notre temps est devenu, à bien des égards, celui de l’oubli des fins et de la sacralisation des moyens4 . » Il nous apparaît, en effet, que l’oubli de l’humain singulier comme finalité des soins et la sacralisation des sciences, des techniques et des procédures qui ne sont pourtant que des moyens servant de support aux soins ne peuvent conduire à bien traiter l’humain, ne peuvent contribuer à le rendre heureux, car cet oubli procède d’une confusion, les sciences, les techniques et les procédures devenant la finalité et l’humain singulier se transformant, ainsi, en moyen pour l’exercice de ce qui est devenu la finalité. Nous rejoignons de la sorte la mise en garde que formulait déjà Jean-Pierre Lebrun dans l’un de ses ouvrages traitant des dérives de la médecine technoscientifique et avec elles de tout le système de soins, et où il constatait « ce déplacement d’intérêt si lourd de conséquences, le passage de l’attention au malade à la satisfaction tirée de la connaissance de la maladie5 . » Le risque majeur de banalisation de l’humain nous semble ainsi résider dans une pratique plus frénétique et systématique que sensible et subtile reposant sur une relation fonctionnelle entre humains et où l’humanité des personnes en présence apparaît comme secondaire en regard de l’importance accordée à ce qu’il y a à faire. Ne s’agit-il pas, de la sorte, d’œuvrer ensemble, en équipe et par le management à penser, en vue de les identifier et de les déjouer, les risques de banalisation de l’humain au sein des pratiques du quotidien ?

Le néologisme de « bientraitance »

La préoccupation pour la « bientraitance » dans les soins qui a donc conduit à former ce néologisme s’inscrit ainsi dans un lent processus de prise de conscience, celle de la possibilité chez les différents professionnels d’oublier ou de négliger la singularité et la sensibilité de l’humain auquel ils s’adressent ou de ne pas en tenir suffisamment compte dans leurs pratiques. Cette possibilité d’un oubli ou d’une négligence de l’humain ne traduit pas une intention de mal faire des professionnels mais reflète les limites de tout un système qui a pu, depuis la formation jusqu’à la mise en œuvre concrète des pratiques, leur organisation et leur évaluation, se montrer plus soucieux de ses savoirs et de ses techniques que de l’humain malade ou dépendant auquel ils se destinent. L’avènement de la médecine technoscientifique qui trouve son origine au XIX e siècle et les formations médicales et paramédicales qui en découlent ont conduit à une performance inégalée ouvrant, néanmoins, la voie à une logique et à une frénésie du faire dont il semble bien difficile d’atténuer les effets déshumanisants malgré les réflexions éthiques et l’intérêt croissant pour les « sciences humaines ». Or, plus la logique technique se développe, plus elle requiert de la rigueur ainsi qu’un esprit de précaution, et plus le risque de transformer l’humain en segment technique est grandissant. Le malade, même s’il apprécie selon les circonstances l’aide que la technique peut lui apporter, perçoit ce risque d’être effacé de la relation et s’y montre, du fait même de sa maladie, particulièrement sensible. Conscient de sa vulnérabilité, de sa fragilité, de son affaiblissement lorsque sa santé est concernée, l’humain se protège des effets déshumanisants qu’une telle logique peut induire et résiste, comme il le peut, face à la possibilité de voir oubliées sa singularité autant que sa sensibilité. Si dans un certain nombre de cas il peut accepter, pour le bénéfice qu’il peut en retirer pour sa santé, de se conformer à l’autorité technoscientifique du professionnel, il n’accepte pas, en revanche, et de moins en moins, de se sentir malmené, ou oublié ou parfois même humilié. Il existe ainsi des attentes plus affirmées de la part des patients, des résidents et de leurs proches en termes de qualité de relation. Outre leurs liens avec la prudence, voire la méfiance, qu’induisent la logique technique et son risque d’effacement de l’humain, ces attentes d’une qualité relationnelle irréprochable et donc exigeante s’inscrivent, également, dans un contexte où chacun est interpellé par le coût du système de soins, voire mis financièrement à contribution, ce qui conduit à aiguiser les exigences. Lorsque le patient et ses proches se considèrent comme des clients et sont parfois nommés comme tels dans certaines structures, cela n’est pas sans incidence sur la relation que ceux-ci auront avec les professionnels fort peu préparés ou disposés à s’inscrire dans une relation client où les uns vendraient et les autres achèteraient des soins.

L’avènement de l’humain dans les soins

Face à l’avènement technoscientifique et aux risques de dérives déshumanisantes qui y sont associés, nous assistons, progressivement, à l’avènement de l’humain qui veut exister malgré l’importance de la science, des techniques et des coûts qui en résultent et qui, de ce fait, consent de moins en moins à s’abandonner aux professionnels de la santé et, surtout, à accepter de se laisser malmené ou humilié lorsque sa santé requiert leur intervention. C’est pour contrer de telles dérives que différents dispositifs ont été mis au point par le législateur, tels que des chartes ou des commissions de conciliation, et qu’a été créé et mis en avant le néologisme de « bientraitance ». Le système de soins a ainsi proclamé les droits des patients et des résidents, conduisant ceux-ci à être davantage protégés de certains excès issus du sentiment de toute-puissance que confère, parfois, le recours à des savoirs et des techniques se pensant en tant que tels et oubliant que leur finalité réside à chaque fois en un humain singulier et dans le concret de son existence. Ce que l’on nomme dans d’autres secteurs d’activités une « promesse client » a ainsi été amorcé, annoncé et promu au sein du système de soins, générant une attente auprès de la population, attente qui se traduit en exigences lorsque l’on perçoit qu’elle risque de ne pas être satisfaite ; « promesse client » promue par le système tout entier mais que les professionnels qui y exercent éprouvent bien de la difficulté à tenir tant pour des raisons historiques que de formation et d’organisation, c’est-à-dire, en fi n de compte, pour des raisons qui témoignent culturellement d’un intérêt plus grand pour la performance des soins que pour la pertinence humaine des actions. Or, lorsqu’une promesse est annoncée et qu’elle n’est pas tenue ou trop imparfaitement, elle crée de la désillusion chez les uns et un sentiment de frustration chez les autres. Les ingrédients d’une relation conflictuelle sont ainsi réunis débouchant sur la nécessité de créer des fonctions de médiation au sein des structures. Un tel avènement de l’humain devrait nous réjouir, sauf qu’il surgit dans un contexte en mutation qui n’y est pas suffisamment préparé et au sein duquel les professionnels se sentent souvent malmenés. Convaincus que cela relevait de l’évidence, la prise de conscience et les exigences qui en découlent sont parfois perçues difficilement car, au-delà des évidences, bien traiter l’humain malade ou dépendant ne va pas de soi et interpelle, voire remet en question, des pratiques ancrées depuis fort longtemps dans la certitude de bien faire. C’est néanmoins de bien faire les soins dont il était en premier lieu question, ce qui est évidemment important et n’empêche nullement de bien traiter l’humain mais ne procède, cependant, pas de la même intention. N’est-ce pas cette certitude de bien faire qui conduit encore fréquemment aujourd’hui les professionnels à informer le malade de ce qu’ils vont lui faire sans lui en demander l’autorisation ? S’il est préférable de l’informer que de ne rien lui dire, observons le caractère impératif de certaines expressions. Des soignants se rendent ainsi auprès du malade et lui disent « je vais faire votre toilette », « je vais prendre votre tension et votre température » ou encore « je vais vous examiner ». Si ces expressions très courantes n’expriment aucune intention de mal faire, elles semblent, néanmoins, considérer que le malade ou le résident est immédiatement disponible pour l’action dont on l’informe, qu’il est, également, immédiatement disposé à ce qu’on la lui fasse et, de surcroît, que cette action dont on l’informe bénéficie d’une autorisation tacite et permanente ne requérant aucune autre vigilance.

L’avènement de l’humain dans le système de soins conduit ainsi à une mutation de ce système devant déboucher sur d’autres façons de le penser, de le financer et de l’organiser autant que sur d’autres manières d’être et de faire des professionnels donc, également, de les former. En effet, outre des actes inadmissibles de maltraitance verbale, voire physique, le sentiment d’être mal traité naît, aujourd’hui et de plus en plus, de la perception, voire du constat, de ne pas être ou d’être mal informé, de rester dans l’incertitude avec les inquiétudes que cela génère, de ne pas avoir ou de ne pas pouvoir opérer de choix, de se sentir esseulé, voire abandonné, ou d’être face à des professionnels insensibles plus soucieux de faire ce qu’il y a à faire que de se montrer intéressés par la manière qu’a l’autre de vivre ce qu’il a à vivre. Le sentiment d’être mal traité surgit également lorsque l’humain se sent contraint de devoir se soumettre à une autorité exprimée de manière autoritaire ou encore à une autorité qu’il trouve injuste ou qu’il ne comprend pas. Ce sentiment se manifeste encore de manière plus subtile lorsque les professionnels, sous une apparente disponibilité, ne cherchent pas à identifier, à comprendre et à essayer de prendre en compte ce qui est important pour cet autre dans la situation particulière qui est la sienne. Des expressions comme « ne soyez pas inquiet » ou « il n’y a aucune raison d’avoir peur » ou encore « c’est évident » contribuent à fermer l’échange, la discussion en balayant ce que la personne ressent et tente, sans nécessairement trouver les mots pour le dire, d’exprimer. Ce sentiment se ressent encore ou est renforcé lorsque l’humain malade ou dépendant doit séjourner dans des lieux à l’esthétique délaissée ou aux modalités concrètes d’organisation davantage tournées vers le bon fonctionnement de la structure et des professionnels que vers le bien de ceux qui doivent y séjourner.

Le sentiment d’être mal traité

Le sentiment d’être mal traité surgit ainsi de la perception de ne pas être considéré tel un humain, ce qui peut conduire au sentiment d’être banalisé, instrumentalisé, humilié ou malmené dans une situation où l’on attend, où l’on espère tout simplement un peu, ou alors un peu plus, d’humanité. Si le refus d’être mal traité est exacerbé aujourd’hui, un tel refus n’est ni nouveau ni propre au système de soins ni même à un contexte culturel donné. C’est d’un sentiment universel dont il est question car profondément enraciné dans la nature humaine. Comme le constate le sociologue Alain Touraine à l’occasion d’une de ses conférences:

Si vous vous baladez dans le monde n’importe où et que vous parlez aux gens, que vous disent les gens?

Que vous demandent-ils?

Toujours les mêmes mots sont employés : je demande à « être respecté », je demande à « ne pas être humilié », je demande à « être traité comme un être humain ».

Ça peut prendre les formes les plus diverses, mais trouvez-moi des endroits où les gens disent « humilié, moi je m’en fiche » ou « être respecté, moi je m’en fous parce que je ne respecte personne »!

Ce n’est pas vrai.

Ce rapport de soi à soi, cette conscience de soi, « ne pas être humilié », pour moi c’est probablement le plus élémentaire, le coeur du coeur des demandes humaines de toujours et d’aujourd’hui en particulier6 .

Pour compléter et commenter ce propos, Gerta Fryns précise que cette demande se montre plus pressante lorsque l’humain est confronté à:

Cette expérience blessante que subissent les personnes réduites à un « objet » dans les établissements de soins de santé ou de formation, dans les entreprises et les administrations, dans tout endroit où l’être humain a si souvent l’impression de se trouver, non face à d’autres humains, mais face à une « institution » sans visage et sans parole, mais dotée d’un grand pouvoir 7.

Qu’est-ce que bien traiter l’humain?

Déjouer le risque de banalisation en vue de prévenir la maltraitance ne repose pas, en premier lieu, sur des déclarations d’intention ou des règles de bonnes pratiques, mais bien sur un travail plus profond, plus subtil, plus sensible de considération pour l’humain. En effet, le souci de bien traiter l’humain procède d’une vigilance qui s’enracine dans la considération que l’on a pour l’autre, l’estime qu’on lui porte, l’importance que l’on accorde à la vie humaine en général et à celle de cet autre en particulier, et l’intérêt dont on est capable de faire preuve pour la manière qu’a cet autre de vivre ce qu’il a à vivre dans la situation où il se trouve. C’est ainsi que bien traiter l’humain s’inscrit dans une démarche concrète, sensible et subtile qui conjugue la réflexion que l’on a sur l’humanité de l’humain à la quête vigilante et hésitante car nécessairement incertaine de ce qui pourrait être bien. Pour définir en quoi consiste l’action de bien traiter, nous pouvons dire que:

Bien traiter c’est chercher à identifier en vue d’en tenir compte ce qui est bien, ce qui est bon, ce qui est important pour un humain dans la situation particulière dans laquelle il se trouve. Le souci de bien traiter repose fondamentalement sur la considération que l’on a pour l’humanité de cet autre, la capacité de se sentir concerné par sa situation et la vigilance que l’on déploie pour ne pas négliger sa dignité.

Insistons néanmoins sur le fait qu’il ne saurait s’agir de bien traiter l’humain malade ou dépendant du seul fait de son état au risque de le réduire à cet état. En effet, l’intérêt porté à la personne soignée ne saurait s’exprimer sincèrement et durablement en tant que tel . Un tel intérêt serait alors guidé parce que cette personne requiert des soins. Or, ce n’est pas parce que l’humain est malade ou dépendant ou encore car il serait très jeune ou très vieux qu’il nécessite de l’intérêt et de la considération mais bien car il est humain, un humain non réductible à sa maladie, à son âge, à sa fragilité, à sa vulnérabilité, qui sont autant de caractéristiques qui, si elles requièrent de déployer des vigilances particulières, ne le rendent ni plus ni moins digne d’intérêt et de considération. Ceci implique que l’intérêt porté à la personne soignée n’est que le prolongement particulier de l’intérêt porté à l’humain, y compris donc à soi-même ainsi qu’à ses collègues de travail par exemple. C’est pour cette raison que la « bientraitance », pour ne pas rester une forme de déclaration abstraite aux effets aléatoires, requiert des rapports humains – de soins ou entre professionnels ou managériaux ou encore pédagogiques – empreints de cette considération pour l’humain – tout humain – et de la bienveillance à l’endroit de chacun. La tâche peut paraître immense tant elle s’inscrit en premier lieu dans l’éducation reçue et dans un contexte sociétal et qu’elle fait appel, de surcroît, au désir de chacun et donc à l’implication qui en résulte, ce que nous pouvons nommer une posture. Une telle posture, néanmoins, n’est ni immense ni inaccessible car elle ne procède pas d’une question de tout ou de rien , elle n’est pas à acquérir en un temps défini ; une telle posture est une question de travail, une question de mise en mouvement et de cheminement, travail qui conduit, petit à petit, au gré des circonstances et des prises de conscience, à faire grandir en soi, à faire advenir, un regard enrichi ou parfois différent sur l’humain, chaque humain. Un tel travail sert ainsi de fondement à une pratique soignante, ainsi qu’à une pratique managériale ou pédagogique, résolument soucieuse de prendre en compte la singularité de l’autre en vue de ne pas le banaliser et de le bien traiter.

Un risque de forclusion Si le souci de bien traiter l’humain qui requiert des soins est fondamentalement louable et se doit d’être affirmé, la frénésie qui tend à normaliser la manière de le bien traiter ne traduit-elle pas, en premier lieu, le souci de se prémunir d’une désapprobation morale et de se protéger d’éventuelles répercussions juridiques ? Si ce souci est compréhensible chez les responsables des organisations, il ne présente néanmoins qu’un remède bien insuffisant contre le risque de maltraiter l’humain dans la pratique des soins. En effet, la normalisation de la « bientraitance » ne conduit-elle pas à renforcer la relation fonctionnelle à cet humain et dès lors son instrumentalisation au sein du système de soins autant que celle des professionnels qui y exercent leur métier ? Le curseur qui guide la pratique du professionnel ne risque-t-il pas d’être déplacé de « qu’est-ce qui est bien et bon pour cet autre? » à « qu’est-ce qui est conforme aux bonnes pratiques ? » Devenant objet de la relation en vue d’être bien traité, l’humain malade ou dépendant ne risque-t-il pas de se sentir menacé dans sa singularité et, par là, d’éprouver un sentiment renforcé d’être maltraité ? De même, l’humain professionnel à qui l’on donne pour injonction de bien traiter l’humain malade, d’en prendre soin en se montrant soucieux de sa singularité tout en lui disant comment faire, ne risque-t-il pas de s’installer dans une soumission ou auto-servitude pour rendre conforme son action aux bonnes pratiques élaborées, normalisées et « critérisées » par les experts de la « bientraitance ». Il s’abstiendrait de ce fait même de penser et de chercher ce qui est bon et bien en une existence singulière et se priverait, dès lors, de l’accès à une compétence de situation, à une pertinence humaine de son action et à la satisfaction qu’il peut en retirer ? Nous risquons ainsi d’être entraînés dans un phénomène de forclusion, ce que le philosophe Jean-François Malherbe explicite comme étant une démarche qui conduit à s’empêcher efficacement d’atteindre le but que l’on poursuit sincèrement 8.

C’est ainsi que bien traiter l’humain malade ou dépendant ne saurait se limiter, au risque de l’instrumentaliser, à l’application des bonnes pratiques et au respect des consignes d’experts qui s’imposeraient aux professionnels en vue de les mettre en œuvre de manière systématique. Si les règles de bonnes pratiques peuvent sans hésitation concourir à réfléchir en quoi consiste bien traiter l’humain, de telles règles pourraient, si l’on ne fait preuve de vigilance, générer l’effet inverse de celui recherché. En effet, c’est d’un « bien agir » dont il est question, un « bien agir » dans le domaine de l’humain qui, comme le précise Maja Wicki:

n’est pas garanti par la simple application, sans critique, de l’ordre juridique, mais par l’audace – passionnée – qui prend le risque de formuler un jugement personnel, au besoin même contre la loi. Socrate, depuis l’Antiquité, en est l’exemple […] qui montre que la question touchant le signe distinctif du « bien agir » ne trouve de réponse adéquate que dans le rapport de l’être humain à lui-même, dans la paix avec soi-même qui devient l’indice du « bien agir »9 .

On ne peut, de la sorte, bien traiter l’humain singulier sans réfléchir ensemble à ce qui est bien et mal dans les soins et sans imprégner directement sa pratique professionnelle d’un engagement personnel reflet de la considération concrète qu’on lui porte. C’est de cette réflexion sur ce qui est bien et ce qui est mal et de la considération que l’on a pour l’humain que découlent les manières d’être et de faire de chacun autant que les modalités concrètes d’organisation des soins en vue d’éviter leur systématisation. Bien traiter l’humain malade ou dépendant procède ainsi d’une démarche profonde et patiente qui convoque chacun des acteurs du système de soins, sans distinction de fonction et de statut, afin que chacun puisse, à son rythme et au gré de son cheminement, en imprégner ses propres pratiques pour écarter ou plus simplement atténuer le risque de le banaliser.

Penser ensemble ce qui est bien pour identifier ensemble ce qui est mal

Régulièrement, la question de ce qui est bien et de ce qui est mal est repoussée par des interlocuteurs qui nous disent leur embarras soit face à la connotation morale qu’ils y trouvent, soit face à ce qu’ils désignent comme étant une préoccupation religieuse y décelant, peut-être, une entrave au principe de laïcité, voire une forme de prosélytisme. La crainte de la culpabilité est fréquemment évoquée. Sans doute par une forme d’incompréhension et de confusion mais également de retenue associée à ce qui est nommé le « politiquement correct », la morale et la religion sont écartées des discussions et, avec elles, la question de ce qui est bien et de ce qui est mal. Or, sans réfl exion sur ce qui est bien et sur ce qui est mal, et sans identifi er pour ensuite décider au sein d’un groupe, d’une collectivité ce qui est bien et ce qui est mal au sein des pratiques de ce groupe, n’est-ce pas tout simplement la vie humaine qui est rendue impossible ? Ne s’agit-il pas là, par ailleurs, de la condition fondamentale de la démocratie qui permet à un peuple d’échapper à la tyrannie ou, plus modestement, à une équipe de travail, par exemple, de faire face au diktat d’un chef autoritaire en mal d’autorité?

La question du bien et du mal est celle qui conduit, tout simplement, des humains à réfléchir aux conditions de leur vivre ensemble en général et de ce qu’ils réalisent ensemble en particulier. Si les religions peuvent alimenter cette réflexion, aucune religion ne peut se substituer au débat qui concerne des professionnels qui s’interrogent et mettent en perspective les valeurs morales de leur pratique. Il n’y a donc pas lieu de confondre la réflexion morale au sein d’un groupe et les religions, sauf à vouloir faire adhérer les membres de ce groupe aux préceptes de telle ou telle religion. La question du bien et du mal ne procède pas d’un dogme qui s’imposerait à un groupe car cette question est de celles qui se travaillent et qui permettent de réfléchir à des valeurs qui, ensemble, constitueront une morale. Sans valeurs de référence, sans morale au sein d’un groupe, comment les humains qui le composent peuvent-ils ensemble évoluer pour ensemble orienter, ajuster, élever leur pratique au-delà des seuls aspects techniques et organisationnels ? Que seraient, en effet, l’excellence des techniques et la perfection des organisations sans réflexion sensible sur les rapports entre les humains directement concernés par ces techniques et organisations ? Que serait la performance sans réflexion sur ce qui est perçu au sein d’une équipe comme bien ou comme mal ou, de manière plus hésitante mais non moins pertinente, sur les interrogations que suscite telle ou telle situation et l’espèce d’entre-deux entre bien et mal qui interpelle tel ou tel professionnel? Comment la préoccupation concrète d’une éthique quotidienne des soins serait-elle accessible à une équipe en l’absence de réflexion sur ce qui est bien et mal au sein de leur pratique? Une telle réflexion proche de la réalité concrète du quotidien requiert d’être accompagnée, soutenue et encadrée par la présence et l’implication d’un cadre de proximité. Comme nous le verrons plus loin, ce type de réflexion requiert, néanmoins, un climat professionnel propice au débat, de même que des professionnels dont l’ambition pour leur métier dépasse les seuls aspects techniques et normatifs de celui-ci. Retenons ainsi que sans cette capacité de débattre, de douter, de réfléchir ensemble sur ce qui est bien et sur ce qui est mal dans la pratique quotidienne des soins, la notion de « bientraitance » ne peut que rester superficielle et aléatoire car soumise, justement, aux aléas des représentations et habitudes de chacun et des manières d’être et de faire qui en découlent.

Du désir d’être fier de sa pratique au travail des valeurs

Traitant de la participation de chacun au débat et de la question des valeurs à l’époque de la cité athénienne, Jacqueline de Romilly précise: « On appelle ‘valeur’ ce que l’on désire réaliser, pratiquer dans la vie courante. Il est essentiel pour comprendre la démocratie grecque, mais aussi pour notre façon de vivre aujourd’hui, de ne pas tenir compte seulement des conditions matérielles de la vie quotidienne, mais aussi de ce que l’on veut faire de sa vie, de ce qui fait chaud au cœur, de ce que l’on aime et ce dont on est fier10 . » Bien qu’inhabituelle peut-être dans le contexte professionnel, la notion de fierté nous semble intéressante pour réfléchir en équipe à la question du bien et du mal dans la pratique quotidienne des soins. Nous traduisons le terme « fierté » par le fait « d’être en joie » ; s’exclamer « je suis fier » n’équivaut-il pas à dire « je suis en joie » ? Se sentir fi er d’une réalisation, n’est-ce pas éprouver de la joie face à ce qui a été réalisé et qui procure ce sentiment de fierté ? Un tel sentiment n’a pas de rapport avec des comportements prétentieux ou arrogants, tous deux incompatibles avec des rapports humains respectueux et soucieux de chacun. La question qui peut ainsi guider la réfl exion sur ce qui est bien et mal dans la pratique quotidienne des soins pourrait être : qu’est-ce qui nous a donné un sentiment de fierté, qu’est-ce qui nous a fait ressentir de la joie dans telle situation et pourquoi éprouvons-nous ce sentiment ? Qu’est-ce qui nous a donné chaud au cœur ? Qu’est-ce qui fait que l’on aime ce que l’on a réussi à réaliser en telle situation? Le désir d’être fier de sa pratique en identifiant ce qui procure cette fi erté se transforme en élan et devient ainsi un élément moteur du projet de bien traiter l’humain sans réduire ce projet à une déclaration générale d’intention mais en permettant à chacun de s’y référer, telle de la matière à penser sa pratique et de l’en imprégner.

Ne nous méprenons pas : si la notion de valeur est à travailler ensemble, permettant d’aboutir, de proche en proche, par tâtonnement, à ce qu’il est convenu d’appeler des « valeurs communes ou partagées », débattre pour choisir et faire évoluer des valeurs de référence qui constitueront, par exemple, une morale d’équipe n’indique nullement que ces valeurs pourtant communément identifiées et retenues seront vivantes de manière permanente et avec la même intensité au sein des manières d’être et de faire de chacun des membres de cette équipe. Des valeurs, même universellement proclamées, restent soumises à la façon qu’a chacun de les hiérarchiser, de leur accorder une importance concrète, cette importance étant elle-même sujette aux aléas des circonstances d’une situation. En premier lieu, « une valeur c’est ce qui est important pour moi ». Aussi noble et unanimement reconnue serait une valeur, tant qu’elle ne prend pas d’importance « pour moi », elle ne sera pas investie, il ne lui sera pas véritablement et durablement donné vie. D’où l’importance de ne pas chercher à faire adhérer à des valeurs car adhérer c’est « coller à », ce qui indique un rapport superficiel à ce dont on adhère et montre, également, qu’une adhésion, parfois obtenue par la persuasion ou le souci de conformité, n’équivaut pas à une implication. L’implication, qui ne se confond pas avec l’auto-servitude ou la soumission, n’est pas le fruit d’une adhésion mais d’une conviction, elle-même fruit d’un cheminement personnel. Rappelons-nous ainsi qu’une valeur est accessible à tous mais ne s’impose à personne, du moins si l’on souhaite qu’elle imprègne véritablement et subtilement la pratique. Au-delà des grandes déclarations, qui font appel à la tradition et aux valeurs d’un peuple ou d’un système par exemple, une valeur n’est pas une donnée abstraite qui existerait « quelque part », dans l’absolu, de façon figée et définitive. Une valeur est une donnée éminemment concrète à laquelle chacun peut, s’il en a la conscience et le désir, donner vie avec une intensité qui lui est accessible dans sa pratique quotidienne d’humain au contact d’autres humains. Il n’existe donc pas à proprement parler de « pertes de valeurs » dans notre monde ou au sein d’une profession mais bien une absence de conscience ou un manque de désir ou d’élan, ou encore un désenchantement, un manque d’espérance qui n’encouragent pas à donner vie à certaines valeurs.

Les valeurs qui se profilent au sein d’une équipe seront le reflet de ce qui est jugé comme important par les membres de cette équipe, chacun leur donnant vie avec une intensité qui lui est propre. Il s’agit là d’une démarche intersubjective où chacun apporte, par petites touches, des éléments de sa propre histoire et de ses traditions, de son éducation, de ses différentes formes de préjugés . Un préjugé est bien ce qui précède le jugement , jugement, ou action de peser, de sous-peser, c’est-à-dire penser, et qui sera mené et puis rendu ensemble. Les préjugés ne sont pas un problème, sauf à ne pas les soumettre au jugement, à l’action de penser. Tzvetan Todorov nous le rappelle non sans humour : « Imaginer qu’on puisse raisonner sans préjugés est le pire des préjugés11 . » La raison à laquelle il se réfère est importante mais reste elle-même soumise aux aléas qui peuvent sembler bien irrationnels des passions, voire pulsions, de chacun. Todorov se réfère au philosophe Hume qui déclarait : « Il n’est pas contraire à la raison de préférer la destruction du monde entier à une égratignure de mon doigt12 », et Todorov de conclure : « Les hommes sont conduits par leur volonté et leurs désirs, par leurs affections et leur conscience, et aussi par des forces sur lesquelles ils n’ont aucune prise ; néanmoins, la raison peut les éclairer quand ils s’engagent dans la recherche du vrai et du juste13 . » La raison reste ainsi soumise aux passions mais peut en atténuer les effets parfois déroutants ou les tentations par trop égoïstes.

La question du bien et du mal abordée en équipe permet de raisonner ensemble, patiemment, et de proche en proche, sur ce qui est bien et sur ce qui est mal en regard des caractéristiques particulières de la pratique de soins au sein d’un service donné. Une telle réflexion permet de dépasser la représentation caricaturale et parfois bien commode de la maltraitance, représentation qui se trouve souvent limitée au passage à l’acte physique ou verbal et que chacun s’accorde à rejeter, ignorant, ou oubliant, que la banalisation de l’humain et la négligence, le manque de sensibilité et de vigilance qui la caractérisent sont une source bien plus grande et permanente de maltraitance au quotidien. Éviter de banaliser l’humain en vue de le bien traiter requiert cette sensibilité à l’endroit de l’autre qui permet de se sentir concerné par sa situation sans pour autant se laisser déborder par celle-ci. Si débattre de la question du bien et du mal n’offre pas la garantie d’éviter la banalisation de l’humain et les situations de maltraitance, cela contribue à une dynamique et à une atmosphère de réflexion tournée vers la quête d’un bien agir au sein des situations singulières de soins. Ce débat donne des repères aux professionnels leur permettant, de manière autonome et créative, de déployer leur vigilance pour atténuer le risque de banaliser l’humain. C’est ainsi que la « bientraitance » relève avant tout d’un élan, d’une dynamique de réflexion et d’une atmosphère plus joyeuse que désenchantée et propice au plaisir de raisonner ensemble et d’en éprouver de la fierté pour les prolongements concrets qui peuvent y être donnés par chacun dans sa pratique du quotidien.

Références

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