Atelier réminiscence insérant l’olfaction en EHPAD

Intérêts d’un atelier de stimulation olfactive en Ehpad

La comparaison des productions de souvenirs de résidents en établissement d’hébergement pour personnes âgées dépendantes dans le cadre de deux ateliers réminiscence, l’un intégrant l’olfaction et l’autre ne recourant pas à ce sens, permet de mettre en avant une occurrence plus importante de souvenirs récents dans le cas de l’atelier olfactif.

Est également observé un temps de parole plus long et une meilleure estime de soi pouvant être évaluée.

Ceci suggère la possibilité d’un travail relationnel et psychothérapeutique spécifique.

Mots clés – atelier thérapeutique, estime de soi, personne âgée, réminiscence, stimulation olfactive

All rights reserved Interests of an olfactory stimulation activity in a nursing home. The comparison between the memories productions of residents in a nursing home through two reminiscence activities, one including olfaction and not the other one, can highlight an increasing occurrence of recent memories in the case of olfactory activity. A longer talk time is also observed and a better self-esteem can be assessed. This suggests the possibility of a specific relational and psychotherapeutic work.

Keywords – elderly, olfactory stimulation, reminiscence, self-esteem, therapeutic activities

Mahlia Garnaud Da Psychologue

Franck Rexand Galais b,* Maître de conférences en psychologie clinique

Bénéfique pour le sujet, tant sur le plan identitaire que social, la trace mnésique tend à s’effacer avec l’âge. Afin de stimuler la mémoire épisodique, il est ainsi d’usage dans les établissements d’hébergement pour personnes âgées dépendantes (Ehpad) de proposer divers ateliers sollicitant les aptitudes verbales. Prenant une place de plus en plus signifi cative dans ces dispositifs, les ateliers intégrant la dimension olfactive tendent à se développer depuis quelques années. Ainsi l’entrée olfactive connectée au cerveau reptilien, aux émotions et à la mémoire [1] constitue une option intéressante lorsqu’il s’agit de stimuler les souvenirs. Les avantages de l’approche par l’olfaction constituent un champ qui reste à évaluer pleinement auprès de personnes âgées ne souffrant d’aucune pathologie neurodégénérative. Différents travaux ont été menés sur l’indiçage olfactif: les souvenirs suscités par des odeurs concerneraient une période de vie relative à la petite enfance [2]. Ils seraient plus détaillés [3] et plus forts émotionnellement [4]. D’autres auteurs ont démontré que les souvenirs rappelés par les odeurs ont un caractère “nouveau”: ils n’auraient été que très peu pensés ou évoqués par le sujet auparavant [5]. À partir de ces travaux, ont été émises les hypothèses suivantes : l’atelier olfactif devrait privilégier le rappel de souvenirs spécifiques, bénéfiques pour la personne âgée dans l’estime qu’elle se porte mais également dans ses relations sociales. À travers ces hypothèses, nous avons souhaité contribuer à appréhender les différences entre un atelier de réminiscence olfactive et un atelier plus classique à destination de personnes âgées.

Matériel et méthodes

Dix personnes âgées ont été réparties dans deux types d’ateliers : un atelier-test de type “réminiscence olfactive” et un atelier-témoin de type “réminiscence classique”. Les participants étaient âgés en moyenne de 87,6 ans, ne souffraient d’aucune pathologie neurodégénérative et résidaient tous en Ehpad.

Nous avons co-animé six ateliers de 45 minutes en groupe fermé, à la fréquence d’un atelier par semaine. Les deux ateliers ont été organisés de façon similaire, sur la base de la méthodologie issue du photolangage [6]. Une mallette composée de quarante flacons d’essences de senteurs, conçue pour la réminiscence en Ehpad, a été utilisée pour l’atelier olfactif. Dans le cadre de l’atelier de réminiscence classique, des supports faisant appel à la mémoire épisodique, tels que des objets anciens, des chansons d’antan ou des photographies personnelles ont été employés.

L’atelier olfactif a ainsi commencé par un temps (1) d’accueil où ont été présentées les consignes de l’atelier, suivi d’un temps (2) de découverte et de choix des odeurs. Le temps (3) a été celui dédié à la réminiscence. Puis l’atelier a été clos sur un temps (4) de retour sur la séance. Pour mettre en œuvre l’approche comparée, le temps de parole lors de chaque atelier et le nombre de souvenirs rappelés ont été mesurés pour chacun des participants. Ces souvenirs ont par ailleurs vu leur épisodicité cotée selon la méthode intégrant la prise en compte des caractéristiques du souvenir: souvenir vague, souvenir marqué dans le temps et l’espace [7]… Par ailleurs, l’échelle d’estime de soi de Rosenberg [8] a été l’objet d’une passation avant le début des séances, puis un mois et demi plus tard. Pour évaluer la nature singulière des souvenirs rappelés et la mémoire épisodique des participants, la méthode des mots/indices de Robinson [9] a en outre été appliquée.

Résultats et discussion

Si les résultats viennent tout d’abord confirmer ceux de David C. Rubin, professeur en psychologie et neuroscience, et al. [5], notamment quant à la faiblesse occurrentielle antérieure des réminiscences produites (au temps (4), les sujets évoquent des souvenirs peu parlés et peu pensés antérieurement), certaines données révèlent des disparités relatives au contenu des souvenirs.

À l’encontre des résultats attendus, les souvenirs indicés par les odeurs ne relatent pas davantage les jeunes années des participants que ceux rappelés dans l’atelier classique (tableau 1). De surcroît, si 40 % des souvenirs indicés par un matériel plus classique concerne une période correspondant à l’entrée dans l’âge adulte (20- 35 ans), les souvenirs indicés avec le matériel olfactif relèvent principalement d’une période très “récente” (les trois dernières années dans 30 % des cas, contre 17,5 % dans l’atelier classique) et majoritairement située au-delà de l’entrée dans l’âge adulte: 80 % des réminiscences dans l’atelier olfactif ressortent ainsi d’une période de vie débutant après 35 ans, contre 40 % dans l’atelier classique.

L’olfaction étant un sens archaïque essentiellement lié à une mémoire implicite et affective, la double spécificité de la mémoire olfactive pourrait expliquer les différences de réminiscence entre les stimuli classiques et olfactifs: la tranche de vie privilégiée dans les ateliers recourant à l’olfaction est effectivement synonyme d’accomplissement de soi, tant sur le plan personnel que professionnel. Elle serait donc favorisée en termes de réminiscence.

Un contexte spatio-temporel renforcé

Ces différences entre les deux ateliers ne sont pas les seules à pouvoir être relevées.

olf

Les mesures développées autour de l’épisodicité des souvenirs sur la base des travaux de Alan B. Baddeley, psychologue, et de Barbara Wilson, neuropsychologue [7] permettent d’identifier des différences relatives aux éléments contextuels (tableau 2): les souvenirs se révèlent d’abord plus précis dans l’atelier olfactif. Ils bénéficient d’une contextualisation à la fois spatiale et temporelle supérieure aux productions mémorielles issues de l’atelier classique. On notera a contrario que l’atelier classique est bien plus à même de fournir un travail sur le souvenir dans sa seule dimension temporelle. Les deux ateliers proposent une performance comparable quant à la production de souvenirs exclusivement référés à un contexte spatial.

Les spécificités de la mémoire olfactive en relation avec la détérioration du lobe frontal impliqué dans la datation des souvenirs déconnectés de leur ancrage spatial pourraient expliquer la double différence portant sur le caractère vague des souvenirs et sur leur ancrage spatio-temporel. Les échanges issus du temps (4) et des communications périphériques réalisées avec les résidents laissent entendre que l’atelier olfactif bénéficie d’un accueil favorable auprès des participants et que, de ce fait, il produit certainement un engagement qui n’est pas sans impact sur les résultats et sur la diminution des résultats “vagues” en particulier.

Des bénéfices constatés

La mesure du temps de parole en intraindividuel a permis de conclure à une plus grande qualité de la communication au sein de l’atelier olfactif. Dans l’atelier classique, le temps moyen de parole par résident est ainsi de 452 secondes au cours de l’atelier 1. Dans le cadre de l’atelier olfactif, la moyenne obtenue pour les participants au cours de l’atelier 1 est de 435 secondes. Si, dans les deux cas, par rapport au premier atelier, la participation s’émousse au cours des ateliers suivants, elle se maintient plus favorablement dans le cas de l’atelier olfactif: à l’atelier 6, le temps de parole est ainsi de 293 secondes dans le cas de l’atelier classique; il est de 358 secondes dans le cas de l’atelier olfactif. Auprès de résidents âgés, l’odeur semble donc être, dans la durée, un médiateur plus propice à la parole qui permet de créer du lien entre les participants.

L’évolution des scores à l’échelle de Rosenberg (p=0.034 au seuil .05) a permis de souligner une amélioration significative de l’estime de soi dans le cadre de l’atelier olfactif (x̄ = 28,4 à l’atelier 6 vs x̄ = 22,1 à l’atelier 1), alors que l’atelier classique ne montre pas d’évolution significative dans le même temps ( x̄ = 26 à l’atelier 1 et x̄ = 26.6 à l’atelier 6). Ces variations pourraient s’expliquer par la nature même de l’atelier olfactif qui est ressenti comme moins “scolaire”, car ne mobilisant pas le même matériel que l’atelier classique.

Dans l’atelier olfactif, les participants ne semblent pas, de surcroît, enfermés dans des attentes de performances et, lorsqu’une odeur n’indice aucun souvenir, l’échec se révèle moins douloureux dans le cas de l’atelier classique. L’augmentation du score à l’échelle d’estime de soi pourrait être également expliquée par un second phénomène: les souvenirs indicés par les odeurs sont plus nombreux mais ils ont également un caractère nouveau. En effet, ces souvenirs n’ont pas été rappelés lors du test des mots-indices, même avec des indices verbaux similaires.

La prise en charge psychothérapeutique du patient

Les réticences historiques et l’intérêt à prendre en compte la dimension olfactive dans l’approche psychothérapeutique ont été mis en évidence par différents auteurs [1-10]. Il ressort pourtant que la pertinence d’un tel dispositif a été peu mise en avant auprès du sujet âgé. Cependant, la forte occurrence, au cours de notre expérience, de souvenirs “nouveaux”, au sens de David C. Rubin [5], à savoir des souvenirs auxquels le sujet affirme n’avoir jamais fait référence ni en pensée ni en paroles, et des souvenirs très récents, plaide pour un recours renforcé à l’olfaction auprès de la personne âgée. Sans que cela fût directement sa visée, le dispositif a pu fonctionner comme « sonde olfactive » [10] auprès de plusieurs résidents et, dans la dimension groupale inductrice, activer ainsi des souvenirs qui ne l’avaient pas été jusqu’à présent au cours des suivis psychothérapeutiques individuels réalisés par l’un des co-animateurs. La présence du psychologue-référent du résident dans ce dispositif reste la garantie que la réminiscence puisse être l’objet d’un traitement en dehors de l’atelier lui-même.

Conclusion

Lors de l’atelier de réminiscence olfactive, les odeurs ont favorisé un rappel de souvenirs plus récents, plus nombreux et davantage contextualisés, d’un point de vue spatio-temporel. Le médiateur olfactif utilisé au sein d’un dispositif groupal a également permis de développer un temps de communication supérieur entre les participants et a un impact sur la mesure de l’estime de soi. Sans pour autant obérer l’intérêt d’ateliers plus traditionnels, dont la pertinence plus grande sur le plan de la contextualisation temporelle a également pu être isolée, cette étude permet de conclure à l’importance de considérer le vécu olfactif du sujet âgé en institution. Les souvenirs rappelés par le biais de ce type d’atelier sont de plus mobilisables dans le cadre de l’accompagnement psychothérapeutique du résident et ils permettent d’éclairer des problématiques s’étayant sur des événements récents occultés par la mémoire.

Déclaration de liens d’intérêt Les auteurs déclarent ne pas avoir de liens d’intérêts.

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