Le déni de grossesse

Les enjeux psychologiques du déni de grossesse

La clinique du déni de grossesse est désormais bien identifiée, mais son interprétation reste l’objet de controverse. Schématiquement, la gestation se trouve placée sous la commande d’un mécanisme inconscient particulièrement puissant, le déni : le psychisme donne l’ordre au corps d’effacer tout signe de grossesse et interdit le dévoilement de la présence de l’enfant. Reste à comprendre ce qui fait traumatisme pour chaque femme prise dans la singularité de son histoire, en considérant les implications multiples de la grossesse, de ses modifications corporelles jusqu’à l’accueil de l’enfant.

Mots clés – déni de grossesse; gestation psychique; grossesse; psychologie

Benoît BAYLE Psychiatre

Références auteur

Adresse e-mail: b.bayle@ch-henriey.fr (B. Bayle). Centre médicopsychologique, 1 rue Gabriel-Lelong, 28000 Chartres, France

The psychological aspects of denial of pregnancy. The clinical aspect of denial of pregnancy has been clearly identified, but its interpretation remains controversial. In brief, the pregnancy is controlled by a particularly powerful unconscious mechanism, denial: the mind orders the body to erase any sign of pregnancy and forbids the presence of the baby to be revealed. It remains to be understood what constitutes a trauma for each woman caught in the singularity of her history, by considering the multiple implications of the pregnancy and the changes to the body until the arrival of the baby.

Keywords – denial of pregnancy; pregnancy; psychological pregnancy; psychology

Le déni de grossesse est désormais une réalité clinique reconnue. Les études épidémiologiques convergent: 1 cas sur 450 ou 500 naissances pour l’ensemble des dénis; 1 sur 2 500 naissances pour les dénis complets, révélés à l’accouchement [1-3]. De façon exceptionnelle, l’enfant trouvera la mort, soit accidentellement, soit au cours d’un néonaticide. Ces issues tragiques ne doivent pas être confondues avec les formes habituelles des dénis de grossesse, où l’accueil du nouveau-né se fera dans de bonnes conditions après une nécessaire phase d’adaptation. Dans d’autres cas, la femme souhaitera le confier à l’adoption. Nous avançons peu à peu dans la compréhension de ce trouble de la gestation psychique, mais il garde aujourd’hui encore sa part de mystère, et il n’est pas toujours possible d’en comprendre clairement l’origine. Il est donc primordial de ne pas plaquer des explications à l’emporte pièce et de rester l’esprit ouvert et le cœur généreux face à sa survenue, car il suscite souvent l’ incompréhension de l’entourage, y compris des soignants.

Une clinique clairement identifiée

Le terme de “déni de grossesse” est employé pour désigner une situation très particulière, au cours de laquelle une femme ne parvient pas à identifier qu’elle est enceinte au-delà de 20 semaines d’aménorrhée (SA). Elle découvre donc sa grossesse tardivement, voire n’en prend conscience qu’au moment de l’accouchement. Il est désormais d’usage de parler de “déni partiel” quand elle s’aperçoit de son état avant la fin de la gestation et de “déni total” lorsqu’elle s’en rend compte seulement au moment d’accoucher. Cette première donnée importante, qui définit le déni de grossesse, s’accompagne d’autres caractéristiques cliniques qui empruntent deux directions, dont l’une se rattache aux signes physiques de la grossesse et l’autre à ses aspects psychologiques.

Sur le versant de son expression somatique, le déni de grossesse se caractérise par la pauvreté des signes physiques. Le fœtus se loge autrement, remontant vers la partie postérieure de l’abdomen. La grossesse se poursuit “à ventre plat”, abusant la patiente elle-même et son entourage, parfois jusqu’au terme de l’accouchement.

Le déni de grossesse représente un véritable enjeu de santé somatique et psychique, maternel et néonatal.

Elle ne se voit pas, elle ne se montre pas. À l’inverse de la “grossesse nerveuse”, où la femme paraît enceinte mais ne l’est pas, ici, elle ne paraît pas enceinte alors qu’elle l’est. C’est une grossesse à “ passager clandestin” comme cela a pu être écrit [4]. De fausses “règles” sont parfois présentes, d’autant plus facilement que la femme prend une contraception orale ou qu’elle a des saignements de début de grossesse. Elle ne prend pas de poids, voire en perd. Elle n’éprouve aucune nausée ou ne les remarque pas, ou à peine. Elle ne perçoit pas le gonflement de ses seins. Elle ne sent pas son enfant bouger. Voilà donc de quoi dérouter.

Ces derniers aspects sont cependant ambigus puisqu’ils supposent une reconnaissance, par la conscience, des signaux émis par le corps, ce qui amène à envisager le versant psychique du déni de grossesse. En effet, les transformations physiques du corps ne doivent pas seulement être perçues par la femme, elles doivent être aussi analysées, interprétées par le psychisme, pour conclure au fameux « Je suis enceinte ! », que cette nouvelle s’accompagne d’une explosion de bonheur ou de la plus vive des inquiétudes parce que ce n’est pas le moment.

Ainsi, la femme qui présente un déni de grossesse peut très bien percevoir certains signes physiques de sa gestation et les attribuer à d’autres causes. C’est un élément clinique important. Par exemple, elle remarque des nausées, mais se dit qu’elle a une mauvaise digestion ou qu’elle a consommé un aliment avarié. Elle reconnaît qu’elle prend un peu de poids, mais ce n’est pas parce qu’elle est enceinte, c’est parce qu’elle est gourmande et qu’en ce moment, elle a trop de soucis pour arriver à se freiner. Elle n’a plus ses règles, mais elle a des cycles irréguliers, donc il n’y a pas de quoi s’inquiéter et déclare : « De toute façon, ce n’est pas possible que je sois enceinte ! »

Dans certains cas de “déni de grossesse”, la femme perçoit donc clairement, mais de façon fugace, certains signes évocateurs et va jusqu’à émettre l’hypothèse d’une grossesse. Cependant, ce n’est pas pour l’identifier consciemment et la reconnaître, mais bien au contraire pour en rejeter aussitôt l’idée et la réalité. Les psychanalystes parlent alors de “dénégation de grossesse” pour exprimer cette oscillation entre des prémices d’identification de la grossesse et la négation de sa réalité, ce mouvement de va-et-vient où certaines perceptions sont reconnues pour être aussitôt refoulées par le psychisme. Ce phénomène n’est donc pas une fantaisie de la part de la femme, une dissimulation consciente de sa grossesse ; il témoigne d’un mécanisme psychique inconscient, où l’inconscient s’oppose à la prise de conscience.

Ailleurs, le déni est massif et interdit tout passage des perceptions de la grossesse à la conscience. Les psychanalystes reconnaissent ici le puissant mécanisme de défense, le “déni”, capable de nier totalement une perception pour protéger le psychisme. La grossesse est entièrement ignorée. La femme n’en a, alors, à aucun moment conscience, ce qui explique qu’elle peut partir accoucher dans les toilettes en croyant avoir une diarrhée. Rarement enfin, le déni de grossesse s’accompagne d’un “néonaticide” [5,6] : la femme supprime son enfant aussitôt après sa naissance, souvent dans une sorte d’état de confusion où elle ne parvient pas à identifier son nourrisson comme un être vivant. Parfois, celui-ci meurt de façon accidentelle, des suites de cet accouchement inattendu.

Le pronostic vital risque, par conséquent, d’être engagé doublement, pour l’enfant et pour la mère, en l’absence de suivi somatique de sa grossesse et de son accouchement. Le déni de grossesse représente ainsi un véritable enjeu de santé somatique et psychique, maternel et néonatal. Il ne doit pas nous faire sourire ou nous laisser incrédule, mais plutôt nous inciter à une prise en charge adéquate sitôt sa découverte.

Un trouble de la gestation psychique

Le déni de grossesse est un trouble de la gestation psychique dont il faut connaître les enjeux sous-jacents. Il ne s’agit nullement d’une pathologie organique, même si sa clinique se traduit par certaines particularités physiques. Le psychisme donne l’ordre au corps de faire disparaître tout signe de grossesse. Il ne s’agit donc pas d’une absence de gestation psychique, mais plutôt d’une gestation psychique particulière, dont l’enjeu constant est de nier la grossesse et la présence de l’ enfant. Ce processus extrêmement actif se situe dans l’inconscient. Le psychisme met en place un mécanisme particulier, le déni, pour interdire la prise de conscience de la grossesse tout au long de son déroulement.

Reste à en comprendre l’économie : pourquoi une femme peut-elle avoir un tel besoin inconscient de nier la réalité de sa grossesse?

Soulignons tout d’abord la diversité des situations car il n’existe pas de profil type de la femme présentant une négation de son état. Le déni de grossesse n’est pas, en lui-même, le révélateur d’une pathologie mentale et, dans l’ensemble, les femmes qui le présentent ont une personnalité “ordinaire”. Cette affirmation ne contredit pas le fait que certaines patientes qui souffrent d’une pathologie psychiatrique avérée peuvent connaître un déni de grossesse. Ces cas sont d’ailleurs faciles à identifier sur le plan psychiatrique. Par exemple, il semble qu’une proportion non négligeable de femmes enceintes atteintes de schizophrénie en présentera [7]. D’autres aspects encore relèvent du champ de la psychiatrie, en particulier de la clinique du traumatisme psychique. Certains dénis de grossesse font en effet suite à une agression sexuelle, dont l’enfant à naître est le fruit [8]. Cependant, ces aspects restent marginaux et la majorité des femmes ne présentent ni pathologie psychiatrique, ni traumatisme sexuel immédiat.

Comment comprendre alors ce symptôme, qui n’est en rien le reflet d’une pathologie psychotique et qui se rencontre chez des femmes au profil “névrotique”? Existe-t-il d’ailleurs une explication unique, comme le pense, par exemple, Catherine Bonnet, qui avance que les dénis de grossesse recouvrent la formation d’impulsions infanticides, c’est-à-dire un désir inconscient de tuer son enfant dont la femme se protège par la négation de sa gestation [9,10] ? Une telle interprétation monolithique s’avère tout à fait dangereuse. D’où la nécessité d’envisager autrement le déni de grossesse afin de rendre compte de sa diversité.

La grossesse ordinaire provoque un véritable raz-de-marée émotionnel et s’accompagne d’un état d’ hypersensibilité particulière. Elle impose en effet à la femme une situation proche de la folie : être en même temps “soi-même” et “autrui”. L’inconscient est à nu et la barrière du refoulement s’abaisse. La femme enceinte établit un rapport au monde et à autrui plus indifférencié. Ce fonctionnement psychique particulier, lié à la grossesse, vient en réponse à l’intrusion de l’enfant à naître dans son espace psychique et corporel. Il témoigne de la “greffe psychique” de cet enfant, ce que j’ai appelé à la suite de Sylvain Missonnier, la “nidification psychique”. Peu à peu, une activité de représentation mentale à la fois nouvelle et spécifique se développe. La femme construit une image différenciée de son enfant; elle lui attribue progressivement un tempérament et des qualités héritées des différents membres de la famille. Parallèlement, elle anticipe la façon dont elle va être mère, en s’identifiant ou en se différenciant de sa propre mère, et en imaginant également la relation qui l’unira à son enfant. C’est la “gestation psychique” à proprement parler [11].

Dans le déni de grossesse, ce processus est mis à mal et la grossesse psychique se déroule autrement. Elle est placée sous la contrainte d’un mécanisme actif et inconscient de déni, qui abrase les modifications corporelles, cache la présence de l’enfant et la réalité de sa venue au monde, et interdit à la femme d’entrer en relation consciente avec lui. La psyché contraint le corps au silence et empêche la communication avec l’enfant à naître. Le psychisme inconscient trompe la femme et lui souffle en quelque sorte: « Il n’y a aucun enfant dans ton corps ; tu n’es pas enceinte ! » D’où la notion d’un trouble de la gestation psychique.

Dans la majorité des cas de déni de grossesse, les femmes ne présentent ni pathologie psychiatrique, ni traumatisme sexuel immédiat

Quels enjeux psychologiques?

Partons de ce que représente le déni en psychologie. Le déni, c’est le fait de nier haut et fort une réalité qui s’impose à nous. Pour les psychanalystes, c’est un mécanisme de défense qui protège le psychisme d’une perception jugée traumatisante.

Ainsi, il faut partir de la représentation suivante pour mieux comprendre ce que vit une femme qui a présenté un déni de grossesse : son inconscient a détecté quelque chose de traumatisant dans le fait d’être enceinte ou d’avoir un enfant, avec tout ce que cela suppose, et il a décidé de la protéger en niant sa grossesse. Il va de soi que cette perception n’est pas portée à la connaissance de la conscience de la femme, qui ne peut donc pas nous révéler spontanément ce conflit.

La négation de la grossesse peut être en rapport avec la question de la féminité et de l’image.

Nous devons par conséquent tenter de comprendre l’enjeu psychique de cette grossesse déniée, avec ce fil conducteur dans notre tête : la venue de l’enfant ou la grossesse, etc., présentent un caractère jugé traumatisant par le psychisme de la femme. Or, l’expérience montre que ce qui est jugé ainsi dans une grossesse peut se situer à des niveaux très différents, et ce qui peut être jugé inconsciemment traumatique pour une femme donnée ne le sera pas nécessairement pour une autre. Ainsi, le déni ou la dénégation de grossesse est le point de rencontre de situations extrêmement variées. Reste à parvenir à trouver où se situe le niveau de blocage pour chaque grossesse déniée.

Prenons le cas extrême d’une grossesse survenant après traumatisme sexuel. Il est facile d’imaginer que certaines femmes se protègent par un déni de grossesse de cette situation traumatique, consistant à concevoir et porter l’enfant issu d’un viol ou d’un inceste. La dénégation protège alors de cette perception jugée traumatisante par le psychisme, qui peut cependant réagir de cette manière pour différentes raisons. Par exemple, la conception de l’enfant peut s’accompagner de représentations insupportables, comme l’idée de porter un être monstrueux à l’image de l’agresseur [8]. Mais nous pouvons tout aussi bien imaginer qu’une autre femme nie sa grossesse traumatique car il serait insupportable pour elle de décider son interruption. La perception jugée traumatisante par le psychisme serait alors, dans ce cas, l’idée de devoir mettre un terme à la grossesse. Toutes ne réagiront d’ailleurs pas par la négation de leur grossesse. Certaines exerceront, après le traumatisme sexuel, une vigilance accrue autour de leur fécondité afin de prendre les mesures jugées nécessaires. Ainsi, sur la base d’une même situation, ici clairement traumatique, le psychisme peut s’orienter dans des directions très différentes d’une personne à l’autre, d’où l’importance de ne pas plaquer des hypothèses à l’emporte-pièce.

Examinons à présent l’exemple d’un déni partiel de grossesse. Lorsqu’elle découvre son état, Clémence, 21 ans, est sous le choc. Elle n’a jamais voulu d’un enfant “à elle” et lorsque je lui demande, dans un exercice d’imagination, de se projeter dans sa vie à l’âge de 40 ans, elle répond du tac au tac : « Je suis mère d’un enfant étranger de 4 ou 5 ans adopté à l’âge de 26 ans ; j’ai un compagnon, un travail et une vie stable. » Curieuse coïncidence ! En réalité, elle présente une phobie des nourrissons : approcher un bébé, le toucher, le porter, l’habiller ou, pire encore, le changer provoque de véritables attaques de panique, impossibles à maîtriser. Comment être enceinte dans ces conditions ? Ici, c’est l’idée de devoir s’occuper d’un nourrisson qui est jugée traumatisante, compte tenu de l’angoisse que ces soins déclenchent. Finalement, Clémence choisit de confier la garde de son enfant à sa mère, et je l’aiderai à soigner sa phobie du nourrisson. Elle pourra ainsi apprendre à toucher son enfant, le prendre dans les bras, l’habiller, etc. Les changes de selles resteront cependant anxiogènes [12].

Voyons un autre exemple, celui d’une succession de dénis de grossesse. Denise a eu tour à tour trois grossesses déniées, dont la première s’est achevée par la mort accidentelle du nouveau-né dans la cuvette des toilettes. Longtemps auparavant, vers l’âge de 16 ans, elle s’est retrouvée enceinte, sans déni, d’un homme qu’elle aimait et qui souhaitait l’épouser. Cependant, apprenant la grossesse de sa fille, la mère de Denise lui a imposé d’avorter. Mais l’affaire n’en est pas restée là. Le père, furieux, voulant frapper le garçon, l’a poursuivi sur la route, provoquant sa mort accidentelle [13]. Il est facile d’imaginer, de façon certes schématique, que la grossesse a ravivé une perception traumatisante dans le cadre de cette terrible histoire.

D’autres enjeux sont parfois encore en cause. La négation peut ainsi être en rapport avec la question de la féminité et de l’image, ce qui fait ici traumatisme étant plutôt la transformation du corps qu’impose la grossesse. Ailleurs, un déni de grossesse peut cacher une origine adultérine, un refus d’enfant de la part de la femme ou de son entourage, ou encore la menace d’une nouvelle interruption de grossesse. Il peut aussi dévoiler une difficulté adaptative, comme un conflit entre la vie de famille et le travail, une incapacité à annoncer la grossesse dans un milieu familial hostile, etc. Sophie Marinopoulos note également le rôle de complexes d’Œdipe, insuffisamment élaborés dans la survenue de dénis partiels. La femme a vécu son enfance et son adolescence dans un climat incestuel avec un père séducteur et une mère qui fermait les yeux [14]. Le déni protège ici de l’idée d’un enfant jugé symboliquement incestueux.

Conclusion

Ces exemples, et d’autres encore [15,16], illustrent la grande diversité des situations et des causes possibles qui, pourtant, se rattachent à un mécanisme commun : nier une grossesse dont l’un des aspects revêt un caractère traumatisant. Pour autant, nous sommes loin d’ expliquer pourquoi, dans un contexte analogue, telle femme se protège de sa grossesse en la niant et telle autre ne le fait pas. C’est en ce sens que le déni de grossesse gardera toujours une part de mystère et nous sommes loin de pouvoir percer son énigme, car il y va du caractère unique de chaque personne.

Quoi qu’il en soit, le déni de grossesse prive précisément la femme de la possibilité de vivre le cours de celle-ci et d’accueillir son enfant de façon consciente. Ce trouble de la gestation psychique reste alors, bien souvent, une épreuve vécue avec honte et culpabilité, car elle accepte difficilement de ne pas s’être rendue compte de la venue de son enfant. C’est dire toute l’importance d’un ac compagnement professionnel attentif à ce symptôme.

Références

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