La chirurgie orthopédique et traumatologique connectée

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Découvrez un extrait : La chirurgie orthopédique et traumatologique connectée. De nouvelles perspectives

Découvrez ci-dessous le chapitre 3 de l'ouvrage "Conférences d'enseignement 2018" de Denis Huten, Matthieu Ehlinger, Mickaël Ropars, Rémi Kohler, et APCORT.

Ce chapitre à été écrit par N. REINA

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Résumé

L'information est omniprésente dans la vie du chirurgien. Elle peut améliorer la pratique médicale et permet une prise en charge personnalisée. Pour répondre à la question « Comment le chirurgien doit-il être connecté ? », nous devons évaluer le rôle et les limites de l'information numérique dans la pratique quotidienne, notamment via les applications mobiles ou m-health.

La définition de ces outils et de leur champ d'application est indispensable pour mesurer leur impact dans notre activité clinique. Des contraintes règlementaires nouvelles sur les données médicales ont vu le jour, imposant le respect de la confidentialité.

Les applications connectées constituent des aides à la démarche diagnostique et à la décision thérapeutique. Des outils existent déjà et sont largement partagés. Les algorithmes décisionnels aidés par le machine learning sont prometteurs pour l'optimisation de la prise en charge des patients. Les applications connectées facilitent le nécessaire suivi clinique en permettant une transmission des données plus fiable, pertinente et fréquente.

Enfin, elles représentant un accès à l'information et à la formation, qu'il s'agisse de la formation initiale académique ou de la formation continue. Ce sont de nouvelles formes d'apprentissage qu'il faut s'approprier. Ainsi, le rôle du smartphone, de la tablette numérique et de l'application numérique devient central dans la chirurgie orthopédique moderne. Le chirurgien y trouve de l'information, des ressources techniques et stocke des données pour la recherche ; le patient y cherche un lien avec son médecin, futur ou actuel, et aussi des informations vulgarisées sur sa pathologie.

Mots-clés :

Smartphone. – Soins de santé. – Santé mobile. – Cybersanté. – Applications mobiles. – Dispositif médical.

Introduction

Le chirurgien s'occupe de patients de plus en plus informés, connectés et désireux d'être impliqués dans leur prise en charge. Ils disposent en effet d'outils technologiques qui ne sont pas validés médicalement, mais qui leur donnent une information sur leur pathologie. Ces outils sont des applications mobiles ou apps en anglais. Ce sont des logiciels disponibles sur un appareil mobile (smartphone ou tablette), payants ou gratuits, accessibles sur des plate-formes de téléchargement (Appstore, iOS, Googleplay, Android) et qui permettent d'obtenir de l'information sur des diagnostics ou des traitements. Le chirurgien se doit donc d'être connecté, ou au moins sensibilisé à ce phénomène.

Parallèlement, le patient est de plus en plus conscient de son état de santé, qu'il peut quantifier à l'aide d'applications mobiles et d'objets connectés. Ceux-ci permettent de stocker, traiter et diffuser des données (bracelets, semelles, montres, vêtements…). Cette technologie accessible de façon inégale, pour des raisons sociales et générationnelles évidentes, doit – à défaut d'être maîtrisée – être connue par le chirurgien afin d'utiliser le même langage que le patient pour répondre à ses attentes. Le chirurgien doit donc s'approprier ces outils prometteurs afin de dispenser une information claire, objective et adaptée. Si des conseils sont donnés aux patients, il est en effet important de contrôler leur qualité pour qu'ils ne leur soient pas nuisibles.

Néanmoins, les informations que le patient produit, génère et peut transmettre pour optimiser sa prise en charge est sa propriété. Elon Musk [1] et plusieurs grands acteurs de la « Tech » se sont inquiétés de l'arrivée de l'intelligence artificielle et du partage illimité des données individuelles. La question de la sécurité des données et du secret médical est donc essentielle.

Enfin, l'outil numérique permet de distribuer aux patients de l'information médicale dite « ciblée », ce qui nécessite de recueillir des données sur eux et de les analyser. Ce ciblage permettra, in fine, de préparer le patient à la chirurgie et d'optimiser le suivi post-opératoire. Il s'agit d'une dématérialisation du soin, qui pourrait être une voie d'amélioration de la prise en charge des patients et une source d'économies en matière de santé.

Plusieurs recommandations institutionnelles permettent d'encadrer l'utilisation de ces applications disponibles depuis un smartphone ou une tablette numérique, que leur objectif soit le suivi du patient ou l'information médicale. La multiplication de ces outils rend difficile leur contrôle [2, 3].

Toutes les activités du chirurgien peuvent être concernées par cette connectivité : la démarche diagnostique, la prise en charge thérapeutique, le suivi des patients et la formation. La modification profonde de la relation médecin-patient exige une adaptation et une connaissance de ces nouveaux outils. Nous nous efforcerons ainsi de répondre aux questions suivantes :

  • Qu'entend-on par orthopédie connectée ? Limites,droits et devoirs liés à l'utilisation des applications mobiles.
  • Dans quelle mesure les applications connectées peuvent-elles être une aide à la démarche diagnostique et à la décision thérapeutique ?
  • Les applications connectées peuvent-elles être une aide au traitement ? Opportunités et risques.
  • En favorisant l'auto-évaluation, les outils interactifs sont-ils la solution du suivi clinique ?
  • Les outils connectés sont-ils des développements incontournables comme aide éducative ?

Qu'entend-on par orthopédie connectée ?

Limites, droits et devoirs liés à l'utilisation des applications mobiles

Définitions

Pour définir l'orthopédie connectée, il faut d'abord séparer la e-health, qui est la santé connectée au sens large, et la m-health qui est celle rattachée à l'utilisation des smartphones et des objets connectés. Les applications font partie d'un écosystème numérique de l'internet 3.0, avec les ressources disponibles sur internet (sites d'information médicale, bases de données patient) et les objets connectés qui envoient leurs données via une application mobile ou vers un autre support numérique (figure 3.1).

La m-health en orthopédie peut bénéficier largement de la publicité des réseaux sociaux. En fonction du promoteur d'une application mobile, la diffusion à un large public peut être faite indépendamment de la pertinence clinique. Ainsi, il peut être difficile de faire la sélection entre l'utile et le gadget, surtout pour un chirurgien non sensibilisé. Les interfaces d'utilisation sont le téléphone mobile (smartphone) et les tablettes numériques. Toutes les applications étudiées et évaluées ont un accès via les deux types de support. Les mots-clés associés « smartphone » et « orthopaedics » ne procurent que 48 résultats sur la base de recherche Pubmed, dont aucun avant 2011.


Évaluation

Afin de recenser et de décrire les applications mobiles de cette m-health, plusieurs classifications ont été proposées [4-6]. On distingue habituellement 4 types d'applications [6] : centrées sur le patient ; centrées sur le praticien ; références bibliographiques ; éducation. Des applications sont développées pour chaque type, mais leur représentation est inégale. Cette différence s'explique par l'essor des applications développées à des fins commerciales ou de suivi personnel (alimentaire, activité physique…), sans réel objectif médical.


Figure 3.1 Les applications mobiles, au coeur de l'internet 3.0.

Figure 3.1 Les applications mobiles, au coeur de l'internet 3.0.


Les applications centrées sur le praticien permettent une aide à la décision clinique. Analyser les données (contenu interprété) pour le choix thérapeutique ou l'aide au geste chirurgical est une étape supplémentaire dans la médicalisation de ces applications et nécessite une connaissance des algorithmes traitant les données. Aujourd'hui, les indications chirurgicales sont basées sur une évaluation faite au cabinet du chirurgien. L'interprétation de données cliniques quotidiennes et informelles du patient, comme des amplitudes articulaires, nécessiteront une adaptation et une évaluation critique, indépendante de l'outil connecté. Une interprétation de données brutes sans contexte pathologique ou de plainte pourra générer ainsi un sur-traitement de ce qui peut n'être que la variabilité interindividuelle [7] – ce qui pose la question de l'intégration de ces informations dans les décisions de santé (prévention, diagnostic, intervention, etc.).

Une évaluation reproductible de ces outils est donc nécessaire. Le score de MARS [8] (Mobile App Rating Scale) est le plus utilisé. Il permet de noter sur 23 items leur qualité et la fiabilité. Il étudie plusieurs aspects : l'objectif de l'application (intérêt, interactivité, personnalisation et cible), sa fonctionnalité (performance, facilité d'utilisation et navigation), son esthétique, l'information sur elle (description de l'application, quantité et qualité de l'information, crédibilité et bases scientifiques valides). Ce score est utilisé dans les publications scientifiques afin d'évaluer la qualité des applications présentées. Il permet également de comparer la pertinence de ces outils. Il existe cependant peu de données scientifiques par rapport au nombre d'applications développées.


Aspects réglementaires

La question réglementaire de l'utilisation de ces outils est complexe [9]. Le droit de la santé connectée doit évaluer la responsabilité des utilisateurs (médecin, patient) et du développeur de l'outil, mais aussi la qualité et la fiabilité des données recueillies. Si certaines informations sont peu sensibles (données anthropométriques), certaines peuvent être utilisées à des fins commerciales ou comme un accès aux données médicales et peuvent engager la responsabilité du praticien (selon l'article L. 1142-28 du Code de la santé publique [CSP] français).

Si des informations sont collectées, elles doivent être transmises et stockées. L'accès des patients et de tiers à ces données, notamment à des visées publicitaires, pose un problème éthique. La loi française du 13 août 2004 sur l'Assurance Maladie encadre les actes de télémédecine. Coudane et al. [10] précisaient que la responsabilité vis-à-vis de la protection des données repose sur différents acteurs. Les fabricants des outils de communication (smartphones), mais également les opérateurs de télécommunication (les opérateurs téléphoniques) ont une obligation de confidentialité (article L. 1111-8 du CSP, modifié par la loi n°2016-41 du 26 janvier 2016 - art. 96). Cet article précise que « Seules peuvent accéder aux données ayant fait l'objet d'un hébergement les personnes physiques ou morales à l'origine de la production de soins ou de leur recueil et qui sont désignées par les personnes concernées ».

Le praticien a donc autorisation de stocker des données de santé d'un patient sur ses outils numériques (le plus souvent sur des photographies), mais il est responsable de la protection de ces données et de leur conservation sur le plan civil, pénal, ordinal ou administratif selon le type d'exercice (article 226-13 du Code pénal). Si le praticien a besoin de transmettre des données, il devra recueillir le consentement du patient. Ce stockage est donc une notion sensible, le smartphone étant souvent un objet à la fois personnel et professionnel.

Enfin, la responsabilité de l'établissement de santé peut être aussi engagée en tant que garant de la confidentialité des données de santé et d'une information de qualité. Ainsi, certains centres ont décidé d'intégrer le système de cloud fermé et sécurisé à la pratique médicale avec une interaction dans les deux sens : les données médicales peuvent être consultées et le praticien peut y ajouter des données. Par exemple, l'application Mayo Photo App permet de mettre directement dans le dossier du patient une photo ou un document à partir d'un smartphone, mais le document ou l'image ne sont pas enregistrés dans le smartphone pour éviter les problèmes de sécurité des données.

La prescription d'un dispositif médical (DM) hors d'une autorisation de mise sur le marché (AMM) ou d'un marquage CE expose aussi à des responsabilités nouvelles. Les applications mobiles pourraient être considérées légalement comme des DM au même titre que le matériel prothétique ou d'ostéosynthèse (DM implantables). Et si aucune conséquence légale n'est
rapportée à ce jour, l'insuffisance en la matière est punie par le Code de santé publique (CSP) (article R4127-39 1er al. CSP), car liée à un remède ou procédé insuffisamment éprouvé.

La majorité des orthopédistes possède un smartphone [11]. L'utilisation d'applications de gestion du dossier patient n'est en général pas conforme aux recommandations de la Commission Nationale Informatique et Libertés (CNIL). L'inclusion des patients dans un échange d'information accroît le risque d'insécurité, même si ces mêmes patients sont demandeurs de suiviet d'échange avec le médecin. Cela étant, la technologie offre des perspectives encourageantes. Le codage par blockchain (technologie utilisée pour la sécurisation et le cryptage des informations sur internet) permet la sécurisation et l'inviolabilité des données face au spectre du piratage [12].

La qualité de dispositif médical (DM) est définie par l'article L. 5211-1 du CSP ; il s'agit de : « tout instrument, appareil, équipement, matière, produit, à l'exception des produits d'origine humaine, ou autre article utilisé seul ou en association, y compris les accessoires et logiciels nécessaires au bon fonctionnement de celui-ci, destiné par le fabricant à être utilisé chez l'homme à des fins médicales et dont l'action principale voulue n'est pas obtenue par des moyens pharmacologiques ou immunologiques ni par métabolisme, mais dont la fonction peut être assistée par de tels moyens. Constitue également un dispositif médical le logiciel destiné par le fabricant à être utilisé spécifiquement à des fins diagnostiques ou thérapeutiques ». Certaines applications répondent à ces critères. Si on peut souhaiter que cette qualité soit obligatoire pour être prescrite par le chirurgien, cette responsabilité n'est pas souhaitée par beaucoup d'éditeurs d'applications. L'Agence nationale de sécurité du médicament et des produits de santé (ANSM) a déterminé les limites et la responsabilité de cette qualification. La Haute Autorité de Santé (HAS) a élaboré un référentiel de bonnes pratiques [13]. Elle recommande le développement des applications par « des professionnels de santé ou des organismes professionnels compétents » et l'analyse des données par ces mêmes professionnels. Alors que les informations générales peuvent être diffusées au public, les données ayant un impact sur la thérapeutique sont critiques et doivent relever du secret médical ou d'avis spécialisés (figure 3.2). Néanmoins, Wong et al. [14] ont montré que moins de la moitié des applications relatives au thème « Orthopaedic Sports medicine » impliquaient la participation d'un chirurgien.


Dans quelle mesure les applications connectées peuvent-elles être une aide à la démarche diagnostique et à la décision thérapeutique ?

Le rôle du smartphone et de l'application numérique devient important dans la pratique quotidienne. Les chirurgiens y trouvent des ressources bibliographiques, des aides techniques et des scores cliniques. Le patient y cherche un lien avec les soignants, une auto-évaluation ou des informations vulgarisées.

Relation médecin-patient

La fin du paternalisme dans la relation médecin-patient a débuté dès les années 1980 [15] et c'est la technologie qui a suivi une tendance de la société, plutôt que le numérique qui a créé un nouveau besoin et de nouvelles attentes des patients. L'orthopédie n'est pas une discipline à part et est même peut être en retard. L'association d'une haute technicité et d'un « jargon orthopédique » complexe ont possiblement aussi retardé l'implication du patient dans la décision clinique.

Les outils de Virtual Private Network (VPN), protocole d'échange permettant de créer un pont numérique entre le réseau hospitalier et le mobile du praticien, ont permis la gestion des patients à distance. Le transfert des radiographies par messages (MMS ou mails) ou l'accès au dossier patient en sont des exemples. Les consultations à distance se développent d'ailleurs dans les pays anglo-saxons (par ex. l'application Your.MD permet une consultation en vidéoconférence avec un spécialiste). Horner et al. [16] rapportaient des estimations provenant du système de e-consultation de la Mayo Clinic (Rochester, MN, États-Unis), qui évaluaient à 1 800 le nombre de consultations évitées grâce à un tel service, soit une économie de 450 000 $ par an. Il s'agit donc aussi d'un enjeu de santé publique et d'économie.


Figure 3.2 Les risques liés à l'utilisation des applications en fonction de l'utilisateur et de l'usage.

Figure 3.2 Les risques liés à l'utilisation des applications en fonction de l'utilisateur et de l'usage.


Évaluation clinique

Les orthopédistes se sont intéressés aux outils de mesure, et le recul permet de justifier le développement de ces aides cliniques. Milani et al. [17] ont montré que les mesures obtenues à l'aide du goniomètre digital du smartphone étaient fiables pour les mesures répétées de mobilité du genou et permettaient d'obtenir une variance plus faible que le goniomètre standard. Outre la reproductibilité, un tel outil permettrait d'améliorer la fiabilité de l'examen des praticiens en formation
ou peu expérimentés [18]. Cela a été confirmé par plusieurs auteurs pour les amplitudes de mobilité du genou [19, 20] mais aussi pour d'autres articulations, telle l'épaule [21] où l'importance des erreurs à l'aide d'un goniomètre dépasse les 20°, notamment pour la mesure des rotations.

Au-delà de données simples comme les amplitudes articulaires, les scores cliniques utilisés en routine pour le suivi des patients sont digitalisés. Ils servent dans la décision clinique car certains seuils représentent une indication chirurgicale (par ex. score ISIS pour l'instabilité d'épaule [22]). Cependant, la multiplicité de scores et la complexité de certains rendent leur utilisation difficile en pratique clinique. Des plateformes de scores ont été créées à cet effet (http://www.orthopaedicscore.
com/, application CJOrtho [23]). Cette standardisation de l'évaluation clinique permet d'obtenir des données fiables et reproductibles. Ces données servent de rationnel à la définition d'attitudes thérapeutiques ou de seuils d'intervention. Les objets connectés et les applications peuvent aussi collecter des données plus subjectives (fatigue, douleur, bien- être).

La variabilité à l'intérieur d'une espèce est une notion-clé en anthropologie et notre spécialité manque de repères de « normalité ». De plus, la présence d'un symptôme n'est pas forcément synonyme de pathologie ; Hack et al. [24] ont ainsi montré qu'une came au niveau du col fémoral était présente chez plus de 10 % de sujets asymptomatiques. Ainsi, tous les patients ayant une activité physique ou mesurant divers paramètres fonctionnels peuvent procurer des données. Les capteurs mesurent des données simples (mobilité, fréquence cardiaque, température), mais ces paramètres vont certainement se complexifier. Leur analyse pourrait permettre de déterminer la variabilité du « sain » et de mieux définir le « pathologique ».

Décision thérapeutique

Le choix thérapeutique est le confluent entre les données de l'examen clinique et le savoir (expérience et connaissance) du chirurgien. Certaines applications à but thérapeutique sont validées par des sociétés savantes qui cautionnent leur utilisation. En traumatologie, MyATLS Trauma est validée par l'American College of Surgeons. Elle propose des algorithmes décisionnels basés sur des données du traumatisme ou l'état clinique du patient. À partir d'un type de fracture, un type  d'ostéosynthèse est suggéré. Il existe une responsabilité de l'utilisateur, mais aussi de l'éditeur de l'application. Dans le domaine de l'orthopédie, les seuls outils disponibles à ce jour utilisent des données renseignées par les chirurgiens, mais le machine learning ne tardera pas à utiliser des données et en déduira une prise en charge. Cependant, l'algorithme suggéré au chirurgien devra faire la preuve de sa pertinence : en orthopédie comme dans d'autres spécialités, il n'existe pas qu'une seule prise en charge optimale. Le caractère opposable d'une prise en charge incorrecte sera donc un risque nouveau pour le chirurgien. Par ailleurs, l'automatisme de la décision a deux écueils : le transfert de responsabilité (éthique et légale comme nous l'avons évoqué) et l'absence d'intervention du jugement, fondement de la médecine. Cela risque de modifier grandement les pratiques, avec par exemple l'exigence de critères plus nombreux et plus objectifs pour la prescription d'une arthroplastie, comme le soulignaient Ibrahim et al. [25]. Néanmoins, il est difficile de modéliser des pathologies complexes et l'état actuel des connaissances semble être en faveur d'une prise de décision reposant à la fois sur le machine learning et l'expérience clinique du praticien [26].


Les outils connectés constituent-ils des développements incontournables comme aide éducative ?

Éducation

Les multiples initiatives numériques comme la réalité augmentée sont autant de portes vers l'intégration du numérique dans la pratique et l'enseignement.


Figure 3.4 Orthense (Digikare) permet un suivi avant et après l'intervention chirurgicale.

Figure 3.4 Orthense (Digikare) permet un suivi avant et après l'intervention chirurgicale.


Des banques de techniques chirurgicales en ligne existent, telle VuMedi (www.vumedi.com/orthopaedics/). De plus, de nombreux sites bien référencés d'information/éducation, dont Medscape, Uptodate et Epocrates [4], disposent de versions sur smartphone. Pubmed (www.pubmed.org) a également présenté sa version en ligne et une version sur smartphone.

Les modes d'apprentissage évoluent. Tous les journaux scientifiques publient des versions en ligne et le développement des journaux en open access témoigne de cette appétence pour les supports totalement digitalisés. Les applications mobiles suivent donc, là aussi, cette démarche, en offrant une multitude de possibilités dans les supports d'éducation ou d'information.

Les scores cliniques digitalisés utilisés en consultation [38, 39] peuvent servir de support d'enseignement. L'effet sur le niveau de formation grâce à ces outils n'a pas fait l'objet d'évaluation à notre connaissance, mais il est vraisemblable qu'ils viendront en complément et non en concurrence de l'enseignement traditionnel. Tout comme AO Surgery Reference (AO Foundation) [40] rend accessible les classifications en traumatologie, l'application CJOrtho (Collège des Jeunes Orthopédistes) (figure 3.5) présente tous les scores et classifications et supporte l'enseignement au bloc opératoire [23]. DrawMD Orthopedics [41] permet aux chirurgiens de créer des ressources pédagogiques spécifiques de chaque patient à partir de différents modèles anatomiques. Ces modèles montrent différentes pathologies ou interventions qui sont des supports pour l'éducation et l'information du patient. Le chirurgien peut montrer le déroulement d'une arthroplastie de hanche, de genou, illustrer le fonctionnement de muscles utiles pour la rééducation ou les voies d'abord chirurgicales. De même, Orthopedic Patient Education (3D4 Medical) crée des animations ou des vidéos courtes, expliquant des pathologies avec le support de l'anatomie. Ces applications sont un complément des sites académiques d'information et autres plate-formes d'enseignement (plate-forme SIDES – Collège Français d'Orthopédie et Traumatologie).

Pour le praticien, l'utilisation des outils numériques a également explosé au cours des cinq dernières années [42]. La question générationnelle est réelle mais surestimée. Les publications montrent que les chirurgiens seniors utilisent ces outils au quotidien (e-mails pour répondre aux patients, stockage d'images radiographiques, applications « goniomètres ») et que l'appétence pour de nouveaux outils est trans-générationnelle [42]. Le savoir est adapté à ce format, mais il faut encore trouver son mode de transmission. Ce défi est important au regard de la législation, notamment sur le statut médico-légal des internes et la nécessité accrue de formation.

Enfin, il s'agit d'une opportunité unique de promouvoir l'éducation dans les pays à faible moyens tant la mise en place d'un programme d'éducation est coûteuse (construction de facultés, laboratoires d'anatomie, encadrement des étudiants). Car si les moyens financiers des universités et des institutions universitaires sont inégaux dans le monde, l'équipement mobile est bien développé et l'enseignement par ces interfaces est bien moins complexe à mettre en oeuvre. Au Rwanda, un modèle de réparation tendineuse montrait que la simulation favorise l'apprentissage cognitif et permet une amélioration du savoir et du savoir-faire des étudiants via des applications de Touch Surgery [43].


Figure 3.5 L'application CJOrtho, un outil d'évaluation et de suivi clinique.

Figure 3.5 L'application CJOrtho, un outil d'évaluation et de suivi clinique.


Perspectives

Faire la liste des projets en intelligence artificielle (AI) et sur le recueil des données patient serait fastidieux et aussitôt obsolète tant nous profitons chaque jour de nouvelles innovations. Mais l'AI et le machine learning sont certainement les perspectives les plus évidentes. Sans entrer dans un scénario alarmiste dans lequel la machine prendrait le contrôle sur l'homme, on peut se poser la question de la fiabilité de la décision prise par la machine et des conséquences de l'absence de rétrocontrôle. L'homme a cependant toujours eu des réactions de protectionnisme à chaque évolution technologique [44], ce qui permet de créer des systèmes de veille, des garde-fous. Ce processus prendra donc du temps [45]. Vérifier la conformité, valider les données acquises, identifier les limites, la capacité à réduire les risques, et la capacité d'adaptation à des situations changeantes sont des défis à venir.

Le rôle des sociétés savantes dans cette course pour valider, promouvoir et déterminer ce qui constitue une innovation pour le patient ou un moyen détourné d'obtenir des informations sur les patients/clients est crucial. Les garde-fous légaux existent mais l'information du public est très imprécise et ces technologies ont une pénétrance extrêmement rapide dans la société. La SOFCOT étudie la possibilité de l'encadrer grâce à une évaluation par un tiers. Cette évaluation est faite par des acteurs
indépendants (par ex. mHealth Quality, DMD Santé) et permet de juger sur plusieurs critères dont la confidentialité, la fiabilité des données et les aspects éthiques. Mais la labellisation n'est pas tout et elle doit s'accompagner d'une veille pour la promotion des applications nouvelles. Il s'agit là d'un sujet dépassant le cadre d'une conférence d'enseignement et ces discussions sont au confluent de la philosophie, de la politique et de l'extraordinaire puissance et dynamisme de la révolution numérique. Quand les initiatives sont profuses à un point tel qu'un journal dédié existe (Journal of Mobile Technology in Medicine, en open access), le rôle du sapiteur ou des sociétés savantes sera de faire la part des choses entre le gadget numérique et la recherche d'applications de qualité [46].

L'avenir de ces outils est aussi la possibilité de s'adresser à tous les patients. Des modes de communication digitaux doivent être développés pour répondre à des patients en situation de handicap. Les enceintes intelligentes (Google Home ou Alexa de Amazon) répondent à ce problème avec la présence d'un automate de dialogue et de surveillance à domicile. La gestion globalisée du patient par des coordinateurs numériques pourrait optimiser le suivi des patients et intégrer toutes les données du patient. L'objectif sera la surveillance au domicile des patients fragiles, l'évaluation de la période postopératoire ou la mise en place de campagnes de prévention.


Conclusion

Les applications mobiles se développent en orthopédie. De la démarche diagnostique, en passant par la décision thérapeutique et l'intervention chirurgicale, et jusqu'à l'évaluation du résultat, le chirurgien peut être aidé dans sa prise en charge. La société plébiscite les objets connectés et le quantified self. Le chirurgien doit par conséquent apprivoiser et promouvoir ces outils car il s'agit de l'avenir, de son avenir, proche, et surtout de l'avenir de ses patients.

Déclaration d'intérêts

L'auteur déclare ne pas avoir de liens d'intérêt en relation avec la conférence.

Remerciements

L'auteur tient à remercier le Professeur Rémi Kohler pour son avis éclairé sur la santé connectée et ses conseils de rédaction.

Références

En savoir plus

Vous venez de lire le chapitre 3 de l'ouvrage "Conférences d'enseignement 2018" de Denis Huten, Matthieu Ehlinger, Mickaël Ropars, Rémi Kohler, et APCORT.

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