La santé cardiovasculaire des femmes en France : état des lieux sur une spécialité émergente, la « gynécardiologie »

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La santé cardiovasculaire des femmes en France : état des lieux sur une spécialité émergente, la « gynécardiologie »

Cardiovascular health of women in France: State of the art with an emerging speciality, "gynecocardiology''

Nous vous proposons de découvrir l'avant-propos du dossier Coeur de femme des Archives des Maladies du Cœur et des Vaisseaux Pratique.

Archives des maladies du coeur et des vaisseaux Pratique

Un Dossier original coordonné par le Pr Claire Mounier-Vehiera,b1

Les maladies cardiovasculaires sont une véritable question sociétale en France comme en Europe [1,2]. Santé publique France alerte sur une nouvelle augmentation du taux d'hospitalisations pour infarctus du myocarde (IDM) de 4,8 % par an chez les femmes de 45 à 54 ans [3]. Tout récemment, l'étude Esteban fait le constat d'une progression du nombre de femmes hypertendues non dépistées ou insuffisamment contrôlées [4]. Comme facteurs explicatifs, un mode de vie qui est devenu similaire aux hommes avec l'émergence de nouvelles situations à risque telles que la précarité ou la charge mentale. D'après l'étude de Framingham, plus de 80 % des femmes de 45 ans et plus ont au moins deux facteurs de risque traditionnels. Nombre d'entre eux sont plus néfastes sur le risque cardiovasculaire chez elles que chez l'homme (étude INTERHEART) [5]. Les facteurs de risque hormonaux ne sont pas encore pris en compte, en particulier dans les scores de risque. Or, ce risque cardiovasculaire féminin rattrape rapidement celui des hommes, après la ménopause [6,7]. Les femmes ne connaissent pas suffisamment les symptômes atypiques de l'infarctus du myocarde ou l'attribuent à une autre maladie, perçoivent la douleur différemment, culpabilisent par rapport à leur environnement familial ou professionnel. Leur crainte majeure reste le cancer du sein. Les professionnels de santé sont aussi influencés par le genre dans le diagnostic de la maladie cardiovasculaire, ne considérant pas les antécédents gynéco-obstétricaux comme situations à risque émergentes. Tous ces préjugés sociétaux sont responsables de pertes de chance, parfois lourdes de conséquences, surtout chez la femme précaire, en rupture de soins [7–9].
Une réelle prise de conscience sur les spécificités féminines du risque cardiovasculaire a permis de lancer une alerte rouge dès la fin des années 1990 aux États-Unis. Le bilan à 10 ans du programme « Go Red For Women » conduit par Lori Mosca, avec des recommandations de prise en charge [6], est très encourageant [10]. Parallèlement, Peter Collins, recommande la mise en place de parcours gynéco-cardiologiques à la ménopause [11]. En Europe, Angela Maas insiste sur l'urgence de la mise en place de programmes de recherche dédiés aux femmes [12]. Elle crée sa fondation « Heart for Woman » avec un programme ambitieux : le Womens' cardiac health program. Elle publie un « Manual of gynecocardiology » sur les maladies cardiovasculaires de la femme (Éditions Springer, 2017) [7]. De son côté, Vera Regitz-Zagrosek crée l'Institut du genre à l'hôpital de la Charité à Berlin et publie un ouvrage « Sex and gender aspects in clinical medicine » (Éditions Springer). Tout récemment, les sociétés américaines de cardiologie et de gynécologie insistent sur la nécessité d'une prise en charge plus globale de la femme, le gynécologue étant enfin reconnu comme un acteur de soins primaires majeur dans le dépistage cardiovasculaire [13].
Sous l'impulsion de la Fédération française de cardiologie (FFC), la France rattrape son retard progressivement depuis de 5 ans. Au sein du « Livre blanc pour une stratégie nationale de prévention des maladies cardiovasculaires » publié en 2014 par la FFC avec 23 partenaires, le premier chapitre « Les femmes, ces grandes oubliées des maladies cardiovasculaires », a proposé sept recommandations pour combattre ces inégalités sociétales entre les femmes et les hommes (www.fedecardio. org).
Parallèlement, au CHU de Lille, dès 2013, les cardiologues et les gynécologues oeuvrent à la mise en place d'un parcours de soins cardio-gynécologique : « Coeur, artères et femmes », s'appuyant sur le référentiel de la Haute Autorité de santé (www.has-sante.fr). Le bilan à 5 ans de ce parcours souligne sa pertinence, sa sécurité, son efficacité clinique et son accessibilité [14]. L'objectif est de développer cette expérimentation dans d'autres centres en s'appuyant, en autres, sur la commission « Coeur de femmes » de la Fédération française de cardiologie, les experts de la Société française d'hypertension artérielle, de la Société de médecine vasculaire, de la Société française de cardiologie, du Collège national des gynécologues et obstétriciens français, et du Groupe multidisciplinaire de réflexion sur la ménopause et le vieillissement hormonal (GEMVI).
Les congrès scientifiques permettent un réel partage des pratiques entre professionnels d'horizons variés. Des consensus de la Société française d'HTA : « HTA et grossesse » [15] et tout prochainement « HTA, hormones et femmes » ont la vocation d'aider les professionnels de santé dans leurs pratiques. Des conférences grand public sont organisées sur tout le territoire français depuis 2014, soutenues par la FFC et des partenaires comme des mutuelles et de grandes entreprises, pour porter l'information au plus près des françaises.
La Direction générale de la santé organise en mars 2016 un premier colloque autour de la santé cardio-neuro-vasculaire des femmes, conjointement à la publication d'un Bulletin Epidémiologie Hebdomadaire dédié [3]. Puis, en 2017, un rapport est publié par le Haut conseil à l'égalité entre les femmes et les hommes sur l'accès aux soins des femmes précaires (deux chapitres étaient consacrés à la santé sexuelle et à la santé cardiovasculaire) (www.haut-conseil-egalite.gouv.fr).
Les campagnes de communication (« Préjugés » ; « Casting » et « Journée pourrie ») de la FFC et la conviction des journalistes à s'impliquer pour la santé des femmes sont aussi d'indispensables relais, permettant d'amener au sein de chaque famille les informations pratiques pour informer les femmes. Une exposition de photos « Coeur de femmes, Femmes de coeur » réalisées par Loic Trujillo nous interpelle par l'art sur cette grande cause médicale. Dernièrement, des campagnes d'affichage ont lieu dans les cabinets médicaux des médecins généralistes et des gynécologues en 2017–2018. Une brochure « Coeur, artères et femmes » est élaborée à l'attention des professionnels de santé pour qu'ils s'approprient les messages clés de prévention aux trois phases clés de la vie hormonale (sur commande sur www.fedecardio.org).
L'utilité de toutes ces actions de prévention s'appuie sur l'émergence d'une réelle prise de conscience en France par les femmes, à l'instar de ce qui a été constaté aux États-Unis. Une enquête IFOP, conduite en février 2018 chez plus de 1000 femmes françaises âgées de 18 ans et plus, révèle que les françaises se sentent davantage concernées par les maladies cardiovasculaires, tout en sous-estimant encore leur gravité (« Observatoire du coeur des Français — Le coeur des femmes » [www.fedecardio.org]). Une sur deux sait aujourd'hui que ces maladies tuent huit fois plus que le cancer du sein [2]. Il y aussi un décalage entre connaissances et comportements vis-à-vis des facteurs de risque chez les femmes. À titre d'exemple, elles ne sont que 28 % à citer spontanément l'arrêt du tabac ou la limitation de sa consommation comme moyen de se protéger des maladies cardiovasculaires, alors qu'un infarctus sur deux chez les femmes de moins de 50 ans est dû au tabac. D'autres campagnes d'information sont encore nécessaires en impliquant un peu plus les professionnels de santé. Cinq ans ne suffisent pas à inverser les chiffres, c'est que nous montre le programme « Go Red américain » [10].
Autre avancée : des travaux de recherche sont désormais dédiés aux maladies cardiovasculaires de la femme. Ainsi, le programme de recherche épidémiologique français E3 N cardiovasculaire, financé par la FFC, vise à une meilleure connaissance des spécificités du risque féminin pour construire un score de risque spécifique. D'autres travaux étudient par exemple les spécificités de l'infarctus du myocarde chez la femme de moins de 50 ans (étude multicentrique Wamif) ou les relations entre radiothérapie dans le cancer du sein et risque d'infarctus du myocarde (Étude Baccara, Toulouse).
Un bilan à 5 ans de ces actions menées en France a été présenté lors d'un colloque « L'égalité entre les femmes et les hommes dans la prise en charge des maladies cardiovasculaires : une grande cause médicale » à l'Académie nationale de médecine à Paris le 8 mars 2018 (www.fedecardio.org) avec le soutien de la ministre des Solidarités et de la Santé, et du Directeur général de la santé, soulignant la prise de conscience réelle de cette priorité de santé publique. Marlène Schiappa, secrétaire d'État à l'Égalité entre les femmes et les hommes, insistait en introduction du colloque sur l'importance d'une prise en charge égalitaire.
Alors que les sept recommandations du Livre blanc se déploient progressivement, nous pourrions espérer la mise en place, dans un avenir proche, d'une consultation organisée de dépistage du risque cardiovasculaire de la femme à 50 ans en soins primaires avec un suivi prospectif de ces femmes, à l'instar de la consultation longue de « première contraception et des maladies sexuellement transmissibles ».
Nous devons poursuivre nos actions sur un environnement devenu délétère pour la santé des femmes, en citant deux fléaux majeurs que sont le tabac et la sédentarité. Une sensibilisation de la population par une journée nationale « Coeur de femmes » pourrait également renforcer le cercle vertueux de la prévention cardiovasculaire en France.
Ainsi, vous l'aurez compris, il ne s'agit pas d'un combat « féministe », mais d'un vrai enjeu de santé publique, question sociétale qui nous concerne tous, quelles que soient nos convictions initiales sur cette problématique.

© 2019 Elsevier Masson SAS. Tous droits réservés.

Déclaration de liens d'intérêts

L'auteur déclare ne pas avoir de liens d'intérêts.
Claire Mounier-Vehier, auteur pour la correspondance, est consultante pour plusieurs firmes pharmaceutiques pour la rédaction d'articles et de diaporamas, la réalisation de conférences, des missions de conseil. Les partenaires sont les suivants : Astra-Zénéca, Bayer Pharma, BMS, Boeringher-Inghelheim, Daichi-Sankyo, Ar1XTherval — Euthérapie — Servier, Novartis Pharma, Ménarini, Merck Serono, Microlife, Resmed, MSD, BTP-ProBTP.

Auteur correspondant.

aService de médecine vasculaire et hypertension artérielle, centre hospitalier de Lille, institut coeur poumon, université de Lille, boulevard du Professeur Jules- Leclercq, 59000 Lille, France
bFédération française de cardiologie, 12, rue des Colonnes du Trône, 75012 Paris, France  
C. Mounier-Vehier, Service de médecine vasculaire et hypertension artérielle, centre hospitalier universitaire de Lille, institut coeur-poumon, université de Lille, boulevard du Professeur Jules-Leclercq, 59000 Lille,

Références

[1] Aouba A, Eb M, Rey G, et al. Données sur la mortalité en France : principales causes de décès en 2008 et évolutions depuis 2000. Bull Epidemiol Hebd 2011;22:249–55.
[2] Townsend N, Wilson L, Bhatnagar P, Wickramasinghe P, Rayner M, Nichols M. Cardiovascular disease in Europe: epidemiological update 2016. Eur Heart J 2016;37:3232–45.
[3] Gabet A, Danchin N, Olié V. Myocardial infarction in women: trends of hospitalization and mortality rates, France, 2002–2013. Bull Epidemiol Hebd 2016;7(8):100–8.
[4] Perrine AL, Lecoffre C, Blacher J, Olié V. L'hypertension artérielle en France : prévalence, traitement et contrôle en 2015 et évolutions depuis 200. Bull Epidemiol Hebd 2018;10:170–9. https://www.invs.santepubliquefrance.fr/beh/ 2018/10/pdf/2018_10.pdf.
[5] Yusuf S, Hawken S, Ounpuu S, groupe des investigateurs INTERHEART. Effect of potentially modifiable risk factors associated with myocardial infarction in 52 countries (the INTERHEART study): case-control study. Lancet 2004;364:937–52.
[6] Mosca L, Benjamin EJ, Berra K, et al. Effectiveness-based guidelines for the prevention of cardiovascular disease in women- 2011 Update a guideline from the American Heart Association. J Am Coll Cardiol 2011;57:1404–23.
[7] Maas AHEM. Manual of gynecardiology. Female-specific cardiology. Ed. Springer; 2017.
[8] Lichtman JH, Leifheit-Limson EC, Watanabe E, et al. Symptom recognition and healthcare experiences of young women with acute myocardial infarction. Circ Cardiovasc Qual Outcomes 2015;8:S31–8.
[9] Piepoli MF, Hoes AW, Agewall S, et al. 2016 European Guidelines on cardiovascular disease prevention in clinical practice. Euro Heart J 2016;37:2315–81.
[10] Brown N. How the American Heart Association helped change women's heart health. Circ Cardiovasc Qual Outcomes 2015;8: S60–2.
[11] Collins P, Rosano G, Casey C, et al. Management of cardiovascular risk in the peri-menopausal woman: a consensus statement of European cardiologists and gynaecologists. Eur Heart J 2007;28:2028–40.
[12] Maas AH, van der Schouw YT, Regitz-Zagrosek V, et al. Red alert for women's heart: the urgent need for more research and knowledge on cardiovascular disease in women: proceedings of the workshop held in Brussels on gender differences in cardiovascular disease. Eur Heart J 2011;32(11):1362–8.
[13] Brown HL, Warner JJ, Gianos E, Gulati M, Hill AJ, Hollier LM, et al. American Heart Association and the American College of Obstetricians and Gynecologists promoting risk identification and reduction of cardiovascular disease in women through collaboration with obstetricians and gynecologists: a presidential advisory from the American Heart Association and the American College of Obstetricians and Gynecologists. Circulation 2018;137:e843–52.
[14] Boudghène F, Gautier P, Delsart P, et al. Le circuit « coeur, artères et femmes » chez la femme à haut risque cardiovasculaire : première évaluation à un an. Ann Cardiol Angeiol 2015;64:199–204.
[15] Mounier-Vehier c, Amar J, Boivin JM, et al. Hypertension and pregnancy. Expert consensus statement from the French Society of Hypertension, an affiliate of the French Society of Cardiology. Fundam Clin Pharmacol 2017;31:83–103.

Vous venez de lire l'avant propos du numéro 277 des Archives des Maladies du Cœur et des Vaisseaux Pratique.

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