Nutrition et maladies infectieuses : un réel enjeu

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Nous vous proposons ici de découvrir l'édito du prochain numéro des Cahiers de Nutrition et de diététique

Cahiers de nutrition et de diététique

Nutrition et maladies infectieuses : un réel enjeu !

Nutrition and infectious diseases: A real challenge!

La relation entre maladies infectieuses et nutrition est connue de longue date, notamment sur le versant des risques liés à la conservation des aliments.

Ceux-ci ont conduit les populations à utiliser au cours du temps le sel, la fumaison et le froid pour différer la consommation des aliments et être en mesure de les stocker pour faire face aux ruptures d’approvisionnement induites notamment par les aléas climatiques.

Ces aléas climatiques vont certainement s’accentuer au cours des prochaines décennies, et la question de la conservation des aliments face à des températures favorisant la multiplication bactérienne va devenir un enjeu de plus en plus important tant chez les consommateurs que les industriels. L’article « intoxications alimentaires microbiologiques » de Florence Dubois-Brissonnet (dans ce numéro) est à ce sujet particulièrement éclairant en explicitant les multiples difficultés déjà présentes actuellement dans la maîtrise du risque microbiologique inhérent à toute production alimentaire, même lorsque les recommandations en termes de pratiques professionnelles sont respectées.

Cet enjeu va être d’autant plus complexe à gérer que le rapport bénéfice/risque decertains additifs alimentaires utilisés pour la conservation des aliments est remis en question. C’est notamment le cas des nitrites qui ont permis de lutter efficacement contre lebotulisme, mais qui sont suspectés de contribuer à la formation de nitrosamines potentiellement cancérigènes [1].

Un des défis du 21e siècle va donc être, non seulement de produire de quoi nourrir la population mondiale, mais aussi de maintenir un état de conservation correcte des aliments produits, dans un contexte de réchauffement climatique accentuant les risques microbiologiques, et ce sans accentuer la production de gaz à effet de serre.

Une autre dimension de la relation entre nutrition et maladies infectieuses à considérer est l’impact de l’état nutritionnel sur la vulnérabilité aux agents infectieux auxquels les individus sont exposés.
Les équipes de nutrition dans les établissements de soins sont particulièrement sensibilisées à cette dimension du risque nutritionnel et sont les premiers témoins dans leurs pratiques quotidiennes de l’impact des carences d’apports protéino-énergétiques, soit de la dénutrition (dont les critères diagnostiques ont été redéfinis récemment en France par laHAS [2]), sur le risque d’infections nosocomiales (acquises au cours du séjour des patients). Le risque d’infection nosocomiale est multiplié par 5 chez les sujets atteints de dénutrition sévère par rapport aux sujets indemnes de dénutrition [3].

Un exemple particulièrement illustratif de l’impact de la dénutrition sur le risque infectieux dans le monde est le NOMA (cancrum oris), gangrène de la face particulièrement délabrante, survenant principalement chez l’enfant, dans les populations les plus pauvres, et dont la prévalence est estimée à plusieurs centaines de milliers de personnes en Afrique subsaharienne. Elle était présente en occident jusqu’au début du 20e siècle et a fait sa réapparition dans les camps de concentration nazis au cours de la dernière guerre mondiale [4].

À l’échelon de la population mondiale, la dénutrition est présente à des niveaux très hétérogènes, avec une prévalence bien plus importante dans les zones où le climat est défavorable à l’agriculture ou en situation de conflit. Cependant, celle-ci n’est pas la seule cause de vulnérabilité aux agents infectieux. Certaines carences nutritionnelles spécifiques sont également incriminées.

Le déficit d’apports en vitamine A, bien connu pour être la première cause de cécité dans le monde, serait présent chez 250 millions d’enfants et à l’origine d’une altération de leurs défenses immunitaires, les exposant à un risque de mortalité de 10 %. Les mécanismes à l’origine de cette surmortalité étaient attribués au rôle de la vitamine A sur l’intégrité de la barrière épithéliale et la localisation des leucocytes au niveau intestinal, mais d’autres effets ont été plus récemment mis à jour au niveau systémique sur la fonction leucocytaire et la différentiation des lymphocytes CD4(+) [5]. Pour autant, suite aux résultats de certaines méta-analyses, l’intérêt d’une supplémentation isolée en vitamine A sous forme de capsules données tous les 6 mois aux populations déficitaires est actuellement controversé, et de nouvelles formes de supplémentation (à doses moindres, de façon plus régulière et intégrant d’autres micronutriments) sont actuellement privilégiées [6].

Dans le contexte actuel d’émergence de nouveaux virus, favorisée par des modifications des relations entre l’Homme et l’animal (notamment via les pratiques alimentaires de certaines communautés et la déforestation) et de fortes densités/migrations populationnelles, un autre micronutriment mérite également d’être considéré. Il s’agit du sélénium dont le déficit a été associé à la pathogénicité de plusieurs types de virus. Ainsi, le déficit d’apports en sélénium via un stress oxydatif plus élevé chez l’hôte, favoriserait la mutation du génome viral, qui de bénin ou faiblement pathogène peut devenir très virulent. Ce phénomène a été constaté dans des modèles animaux de contamination avec les virus influenza (virus de la grippe) et coxsackie. Les mécanismes en cause sont encore à préciser mais il a pu être démontré que la maladie de Keshan (cardiomyopathie) était en fait la conséquence d’une maladie virale à coxsackie (CVB3/0) dont l’expression était favorisée par la carence en sélénium [7].

D’autres travaux ont mis en évidence une moindre efficacité des programmes de vaccinations chez les populations déficitaires en sélénium. Or, selon une récente étude, 72,8 % des enfants chinois présenteraient un déficit d’apports en sélénium [8].

Si la lutte contre les nouvelles épidémies virales passera avant tout par des mesures d’identification précoce et de prévention de la contagion (hygiène des mains, port de masques…) en attendant le développement de vaccins, l’amélioration du statut nutritionnel des populations est également un aspect à ne pas négliger.

Bonne lecture de ce numéro !

Eric Bertin

Déclaration de liens d’intérêts

L’auteur déclare ne pas avoir de liens d’intérêts.

© 2020 Société française de nutrition. Publié par Elsevier Masson SAS. Tous droits réservés.
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