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Première rencontre avec la compassion

3 novembre 2022

Par Anne Claire Nonnotte

 La Thérapie fondée sur la compassion

Première rencontre avec la compassion

Objectif

Proposer à un stade relativement précoce du chemin thérapeutique un premier ressenti de la compassion, à travers le choix de l’une de ses qualités constitutives. Cette pratique pourra de manière pragmatique être proposée en méditation ou en visualisation avec un climat méditatif. Le principe en est simple : choisir d’incarner une des qualités de la compassion et observer ce qui change dans le comportement – la démarche, le ton de la voix, la manière d’agir, le choix des mots lorsque l’on s’adresse à quelqu’un.

Une initiation décisive

Après la formulation de cas, la pratique des trois cercles et du rythme respiratoire apaisant, la personne qui consulte vous demandera certainement à ce stade, malgré toutes les explications que vous avez pu déjà lui prodiguer : « mais finalement, c’est quoi la compassion ? » Voilà une excellente question qui sera illustrée par cette troisième pratique, qui pourra être proposée en méditation. Vous pourriez certes reprendre vos explications encore plus détaillées, mais cela pourrait avoir un caractère laborieux et abriter quelques blocages (pour la définition, voir chapitre 19) tant chez le patient que chez le thérapeute. C’est le moment de rappeler, comme le dit souvent Paul Gilbert (2013), « que la compassion, c’est le courage de descendre dans la réalité de l’expérience humaine ! ». Eh bien, allons y ! Et qui plus est en intégrant à cette pratique une dimension issue de l’Actors Studio chère à Lee Strasberg (New York au début des années 1950) ! En effet, plutôt que de gloser à l’infini sur la définition de la compassion et de spéculer sur sa nature psychologique, philosophique ou spirituelle, vous allez proposer à votre patient·e d’en devenir l’acteur ou l’actrice. Pour ce faire, rien de plus simple : vous proposerez simplement à la personne en thérapie de choisir une qualité de la compassion et d’imaginer qu’elle l’incarne au mieux de ses possibilités et puisse se visualiser en train de marcher, de parler, de s’adresser à autrui, de penser à partir de cette qualité que le processus méditatif permet de faire vivre à l’intérieur du corps, telle une signature corporelle de plus en plus repérable au fur et à mesure que les pratiques se répéteront.

Aspects pratiques avec l’imagerie en climat méditatif

À l’origine, il s’agissait d’une page de texte explicatif de l’ouvrage paru en 2016 de Russel Kolts, CFT Made Simple, qui pourrait se traduire par « la TFC simplifiée » ou « en toute simplicité ». Il sera intéressant de rappeler ici que sur le plan des émotions, notre cerveau ne distingue pas ce qui est réel et ce qui est imaginaire. Ce qui fait que s’imaginer animé·e par une qualité compassionnée – par exemple la patience, la chaleur, la gentillesse, le courage ou la sagesse – va permettre d’éprouver un ressenti corporel avec des sensations physiques, des sentiments et des émotions similaires à ce que la personne pourrait ressentir si elle avait vraiment cette qualité. Sans aller aussi loin que Moreno (Senelick, 2013 ; Pugh, 2019), qui transformait le bureau de consultation en salle de théâtre, il s’agira simplement ici d’imaginer un petit jeu de rôle vécu en pleine conscience ou, si l’on dispose de moins de temps, sur un mode un peu plus rapide en climat méditatif. La personne en thérapie peut ainsi éprouver presque immédiatement les sensations correspondant à la présence de la qualité qu’elle va apprendre à faire vivre dans son corps, ce qui donnera en quelque sorte une véritable signature corporelle à cette dernière. Bien évidemment, très souvent pour la plupart des personnes, la pratique pourra s’étayer sur le souvenir de sensations similaires déjà ressenties. Pour d’autres, notamment en cas d’antécédents traumatiques sévères, il s’agira de faire ses premiers pas, prudemment, dans ce registre. Le fait que vous partagiez cette méditation avec la personne que vous avez en thérapie vous permettra de repérer plus facilement toutes ses réactions, qu’elles soient agréables et positives (détente du corps, sourire, soupirs d’aise) ou pénibles (froncement du front, tension dans le visage et dans le corps, légère agitation avec perte de la posture). On ira ici à petits pas, marchant aux côtés de la personne, à son rythme et sans la précéder, en se rappelant que le fait d’aborder la compassion va questionner le style des relations d’attachement sécure ou insécure. Même si la pratique paraît très simple, au niveau de son texte, il sera nécessaire de faire preuve de prudence. Cette pratique d’imagerie est guidée avec l’audio intitulé “Pratique : première rencontre avec la compassion, cultiver une qualité compassionnée”

La méditation : cultiver une qualité compassionnée

Gong ! «  Pour commencer, installez-vous confortablement et permettez à votre respiration de prendre un rythme lent et apaisant… Prenez une ou deux minutes pour respirer de cette manière en vous focalisant sur la sensation de ralentir, du corps qui se pose et de l’esprit qui se calme… Quand vous vous sentez prête… Amenez à votre esprit une qualité compassionnée que vous aimeriez développer… Cela pourrait être la motivation d’aider, de vous montrer aidante, de faire quelque chose d’utile pour vous ou quelqu’un d’autre… Peut-être d’avoir le courage et la confiance en soi pour demeurer avec une situation difficile, même quand les choses se compliquent, sachant que quoi qu’il se passe, vous trouverez toujours une manière de pouvoir faire quelque chose à propos de cette difficulté ou au contraire… Pour une fois… De savoir ne rien faire… Cela peut aussi être la capacité à tolérer la détresse ou la souffrance… Il y a beaucoup d’autres qualités compassionnées que vous pourriez choisir de cultiver : comme la patience, la gentillesse, la chaleur, la sagesse ou la persévérance… La capacité à prendre du recul, à raisonner juste, en fonction de ce qui est et non pas de ce que l’on a peur que ce soit ou de ce qu’on aimerait que ce soit… Donc, choisissez une de ces qualités et amenez-la à votre esprit… Imaginez comment ce serait pour vous dans votre vie si vous étiez emplie par cette qualité… Vous pourriez vous imaginer en train de vous préparer à vivre votre journée emplie par cette qualité… Imaginez comment vous pourriez penser, ce que vous pourriez ressentir et comment vous pourriez vous comporter si vous incarniez cette qualité compassionnée… Comment vous pourriez marcher, quels seraient vos gestes, quel serait le ton de votre voix, quel genre de choses vous pourriez dire… Amenez à votre esprit une tâche spécifique que vous pourriez avoir à accomplir… Ou une situation que vous auriez à vivre… Comment cette qualité pourrait influencer la manière dont vous comprenez cette tâche à accomplir et la façon de la mener à bien… La manière dont vous vivez et gérez cette situation… Imaginez-vous dans cette activité, en train de penser, de ressentir et d’agir à partir de cette qualité compassionnée que vous avez choisie de cultiver… Imaginez que le fait d’être habitée par cette qualité compassionnée que vous avez choisie, permette d’illuminer, de faire resplendir votre partie compassionnée… Cette partie de vous qui a de la maturité et de l’expérience, de la force du courage, de la chaleur et la gentillesse, de la sagesse, et de la gratitude… Vous pouvez poursuivre cette pratique 5 à 10 minutes aussi longtemps que vous le souhaiterez… Quand vous aurez terminé cette pratique, essayez de rester posée sur cette qualité compassionnée pour le reste de votre journée… Et de l’amener à votre esprit et de la ressentir dans votre corps, chaque fois que nécessaire, lorsque des événements se présenteront ici et là… » Gong ! Gong ! Gong !

Conseils pratiques

  • Il sera important d’insister sur la régularité de la pratique qui permettra d’ancrer dans le corps la signature corporelle de la qualité choisie. La pratique pourra être ainsi effectuée de manière formelle, si possible presque tous les jours, et aussi de manière informelle, par exemple quelques minutes avant de se rendre à une réunion professionnelle ou familiale qui risque d’être délicate. Quelques minutes avant, la personne pourra se poser sur sa respiration, laisser s’installer le rythme respiratoire apaisant quelques minutes, appeler une qualité qui a été travaillée auparavant, en ressentir les sensations dans le corps, tout en se visualisant animé·e par cette dernière dans la situation qui va se présenter dans les minutes qui vont suivre.

  • Insister sur l’importance de s’autoriser à avoir du courage. La compassion, ce n’est pas seulement être gentil·le, plein·e d’amour et de bienveillance, mais le fait d’avoir le courage de s’adresser à la souffrance passée ou présente, la sienne ou celle des autres. Il sera important de pouvoir se visualiser en train de faire face à des situations difficiles ou délicates, bien enraciné·e, aligné·e, posé·e sur son rythme respiratoire apaisant et de découvrir que même si la situation est difficile, il est toujours possible, comme nous le rappelle Russell Kolts, de faire quelque chose et tout autant de savoir parfois ne rien faire

  • Des blocages subtils vont bien sûr se manifester. L’un des plus fréquents réside dans l’hésitation de la personne à choisir une qualité : « j’ai eu des difficultés avec cette pratique car je n’arrivais pas à choisir une qualité ! » Qu’à cela ne tienne, vous pouvez suggérer d’effectuer la pratique avec une qualité différente chaque jour. D’autres résistances peuvent aussi se manifester plus vivement, où très vite colère et agressivité, jusque-là latentes, peuvent affleurer : « vous croyez que je vis dans un monde de bisounours ? Comment voulez-vous que j’applique cette pratique dans le monde implacable dans lequel je vis ! »

  • La pratique sera donc toujours suivie d’un temps dédié au retour d’expérience où vous pourrez questionner votre patient·e sur les sensations physiques ressenties, les sentiments et les émotions, ainsi que les pensées qui ont pu traverser son esprit. Les blocages seront bien sûr notés soigneusement et feront l’objet des séances ultérieures, chemin faisant.

  • Notez que de manière intéressante cette pratique propose aussi au sujet de se visualiser en train de penser quand il ou elle incarne sa qualité compassionnée et d’observer comment le fait d’incarner celle-ci pourra modifier le cours et le contenu de la pensée. Ce qui pourrait paraître quelque peu anathème pour un·e méditant·e traditionnel·le.

Cas Clinique

Jean-Charles est thérapeute ; il est âgé d’une petite quarantaine d’années. Il effectue cette pratique dans le cadre d’un séminaire de formation à la TFC de niveau I. Lors du retour d’expérience, il commence par évoquer le début de la pratique où sont évoquées les différentes qualités de la compassion. Il écoute leur énumération et choisit le courage et la persévérance. Au niveau du ressenti physique, il a perçu « le thorax, la poitrine qui allait vers l’avant… vers l’autre », « comme si cette première sensation physique ouvrait la porte à d’autres sensations qui se succèdent dans le corps : le ressenti d’être bien posé dans sa posture, la respiration qui se fait doucement, l’énergie tranquille que confère une autorité naturelle ». À ce moment là, Jean-Charles fait état d’une pensée qui est survenue concernant sa surprise de vivre cette expérience et qu’elle puisse fonctionner aussi facilement. Ensuite, une situation délicate s’est manifestée concernant une difficulté qu’un de ces patients a eue à effectuer un mouvement de yoga qu’il lui avait proposé. Jean-Charles a pu se visualiser dans la situation, sans céder à l’impatience et à l’irritation, porté par ce courage et cette persévérance qu’il vivait incarnés dans son corps. « J’aurais pu me bloquer au niveau mental, mais je me suis vu avec le courage d’aller vers ce patient avec une autorité naturelle qui s’est manifestée à ce moment-là. » « Ainsi, j’ai pu reconnaître de manière franche et directe la difficulté qu’avait rencontrée mon patient, en le respectant, d’être humain à être humain et non pas en tant que thérapeute qui sait par rapport à celui qui ne sait pas. » « J’ai aussi ressenti une petite touche très humaine, qui est venue dédramatiser la situation, vécue finalement par le patient et moi-même comme pas grave ! » « Cette petite touche, cette dimension de légèreté, alors que la situation aurait pu être sérieuse, a permis de fluidifier le dialogue avec mon patient et de faciliter l’échange des informations nécessaires. » « J’ai trouvé cet exercice assez facile à effectuer et cela m’a d’ailleurs surpris. Je vais rester posé sur ce que j’ai vécu et je vais utiliser cette motivation et ce ressenti autour du courage et de la persévérance auprès du prochain groupe dont je m’occupe. »

Pour résumer

Cette pratique très simple à réaliser pourra être renouvelée à loisir en recommandant de tester chaque jour une nouvelle qualité de la compassion (figure 11.4) afin de parcourir le spectre de cette dernière, tel un arc-en-ciel, et de réunir toutes les qualités qui la composent tel un bouquet. Ce sera l’objet du chapitre 11 (« L’entraînement à la compassion »)

Références

Gilbert, P., Choden (2013). Mindful Compassion. London: Constable and Robinson. Kolts, R. L. (2016). CFT Made Simple: A Clinician’s Guide to Practicing Compassion-Focused Therapy. Oakland: New Harbinger Publications. Matos, M., & Steindl., S (2020). You are already all you need to be: A case illustration of CompassionFocused Therapy for shame and perfectionism. Journal of Clinical Psychology, 76(11), 2079–96. Pugh, M. (2019). Cognitive Behavioural Chairwork: Distinctive Features. Abingdon, New York: Routledge. Senelick, L. (2013). Past performances, by Lee Strasberg (1950). In L. Senelick (Ed.), Theatre Arts on Acting (p. 279–284). Abingdon, New York: RoutledgeVous venez de découvrir un chapitre de l'ouvrage La thérapie fondée sur la compassion (TFC)(S’ouvre dans une nouvelle fenêtre). Principes et applications pratiques, de Francis Gheysen, Marine Paucsik et Pascal Delamillieure. © 2022 Elsevier Masson SAS

Les auteurs

Francis Gheysen - Psychiatre-psychothérapeute à Caen, ex-praticien hospitalier et attaché dans le service de psychiatrie adulte du CHU de Caen, formateur superviseur au sein de la Compassionate Mind Foundation France Marine Paucsik - Psychologue clinicienne et doctorante en psychologie, laboratoire interuniversitaire de psychologie LIP/PC2S, université Grenoble Alpes, présidente de l’association PPSY (Promouvoir les psychothérapies) Pascal Delamillieure - Professeur des universités-praticien hospitalier, chef du service de psychiatrie adulte du CHU de Caen, président de la Compassionate Mind Foundation, France

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