Dopage : Addiction ou pas?

Le dopage est-il une addiction?

Michel Audran et Guillaume Suderie

Les relations entre dopage et addiction sont régulièrement mises en avant. D’ailleurs, ne compare-t-on pas un sportif dopé à un toxicomane ? Si d’anciens sportifs sont devenus toxicomanes au décours de leur carrière ou de situations d’échec, la consommation de substances à potentiel addictogène interdites à des fi ns de performance peut-elle générer un réel phénomène d’addiction ?

L’objectif de cette communication est de discuter des liens pouvant exister entre dopage et addiction à partir de deux approches, l’une pharmacologique, l’autre anthropologique.

À retenir
Le diagnostic d’addiction (ou dépendance) repose sur deux grandes classifications : le Manuel diagnostique et statistique des troubles mentaux (DSM 5), créé par l’American Psychiatric Association, s’appuie sur onze critères diagnostiques, et la Classification statistique internationale des maladies et des problèmes de santé (CIM-10), créée par l’Organisation mondiale de la santé, compte six critères de la dépendance ( www.drogues.gouv.fr/comprendre/l-essentiel-sur-lesaddictions/ qu-est-ce-qu-une-addiction ).

Approche pharmacologique

Michel Audran

La possibilité d’une addiction provoquée par la consommation chronique de stéroïdes androgènes anabolisants est toujours débattue. Un certain nombre d’enquêtes réalisées sur d’actuels ou d’anciens pratiquants de musculation ont suggéré l’existence d’une dépendance chez l’homme, mais leur rôle précis est difficile à déterminer, d’autant plus que l’existence de facteurs confondants comme la dépendance à l’exercice physique ou l’usage d’autres substances n’a pas été prise en compte. Il semble que, au travers des études faites sur l’homme et sur l’animal, les stéroïdes aient un certain nombre d’éléments en commun avec les substances addictives [1]. Cette dépendance n’est pas comparable à celle induite par la cocaïne ou par l’héroïne. Elle se rapprocherait de celle provoquée par la caféine, la nicotine ou les benzodiazépines.
En ce qui concerne les glucocorticoïdes, des études chez l’animal suggèrent qu’ils ont une action sur l’activité des neurones dopaminergiques mésencéphaliques, activité en relation avec la dépendance [2]. Mais ce phénomène semble être rarissime chez l’homme [3].
Un usage prolongé des stimulants comme les amphétamines entraîne une dépendance liée à une augmentation de la sécrétion en dopamine, mais ce risque reste assez faible chez les sportifs car leur prise est occasionnelle, même s’ils les utilisent aussi à des fins récréatives [4]. Les risques encourus par l’usage de cocaïne sont bien sûr totalement différents.
Comme pour les autres stupéfiants, on observe avec le cannabis une augmentation de la libération de la dopamine et donc un risque de dépendance [5]. Chez l’homme, les cannabinoïdes sont responsables, à long terme et en cas de consommation répétée ou régulière, d’une dépendance psychique chez 8-9 % des consommateurs [6] . Cependant, elle est considérée comme modérée par rapport à celle d’autres produits illicites (héroïne, cocaïne, alcool). Aucun article scientifique n’indique une prévalence de l’usage de cette substance chez les sportifs.
L’alcool figure sur la liste des substances interdites (AMA, 2017) dans certains sports seulement (aéronautique, automobile, motonautique, tir à l’arc). Sa consommation concerne la population sportive malgré ses effets négatifs sur la performance [7]. Elle est plus élevée chez les sportifs reconnaissant avoir recours à des substances augmentant la performance [8] . Il est bien connu qu’un usage répété et excessif d’alcool peut conduire à la dépendance [9].
Les substances les plus souvent utilisées pour augmenter la performance, stimulants, anabolisants, glucocorticoïdes, bien que possédant des effets psychiques modérés, n’ont qu’un faible potentiel addictogène. Parmi les substances les plus addictives, l’alcool semble être utilisé de façon épisodique et non régulière dans le milieu sportif.

Approche anthropologique

Guillaume Sudérie

Les consommations de substances psychoactives ont toujours été inscrites dans trois fonctions principales : «thérapeutique», «chamanique» et «sociale» [10]. À la fin du XVIIIe siècle, la transformation des usages à l’échelle individuelle génère une quatrième fonction, «subjective», qui n’est ni plus ni moins que la naissance de l’usage de drogues contemporain autour de la dichotomie plaisir/souffrance et de la volonté des individus de modifier leurs états de conscience [11] .

De nombreuses analyses de terrain démontrent aujourd’hui que les drogues sont utilisées pour être efficaces dans son travail, durant la fête, mais aussi parfois seulement pour accomplir son quotidien. En ce début de XXIe siècle, se dessine alors une nouvelle fonction «performative» [12].

Il est toujours étonnant pour un observateur s’intéressant aux drogues et au sport de voir la manière dont on traite les sportifs qui utilisent des drogues. Lorsqu’un sportif est contrôlé positif ou en possession de cocaïne ou de cannabis, on lui attribue le statut de dopé plus que celui d’usager de drogue, comme si le sportif, médiatique et de haut niveau, appartenait à une société parallèle.

Être sportif, c’est avoir les attributs du sport, c’est « l’incorporation » des valeurs mythiques de De Coubertin. Sauf que la réalité est autre. Le sport génère des facteurs de protection mais aussi des facteurs de vulnérabilité, principalement en lien avec les socialisations sportives.

En sortant du seul cadre réglementaire de la définition du dopage, rappelons qu’Ehrenberg, au début des années 1990, évoquait «une technique utilisée par l’individu contemporain pour faire face aux transformations normatives et aux exigences pesant sur lui, que ce soit l’obligation de se prendre en charge, d’être le meilleur pour gagner dans une société de concurrence» [13].

Le sport nourrit le modèle social de l’individu performant, et le dopage celui d’un usage des drogues moins consommées pour s’évader que pour s’intégrer, être à la hauteur et multiplier la puissance du sujet. C’est alors qu’il est nécessaire d’interroger quel est l’objet à l’origine de la transgression des normes.

Que fait le sportif quand il utilise un produit interdit par la liste antidopage ? Il se conforme à un cadre de valeurs individuel, parfois culturel (on pense ici au dopage institutionnalisé), qui va lui permettre d’atteindre son objectif. Le comportement est moins en relation avec l’usage de produits que dans une adaptation transgressive des contraintes qu’impose ou que nécessite la pratique sportive. L’objet à l’origine de conduites addictives est alors plus le sport et la manière dont le sportif s’y investit que la consommation de tel ou tel produit qui n’en serait que le stigmate.

Les travaux sur les drogues ont depuis longtemps [14] démontré que la toxicomanie, la forme d’addiction la plus complexe, est la rencontre d’une personne avec un produit, dans un contexte donné. En considérant le modèle actuel de la définition des addictions comportementales, le produit peut être le sport. Ce sont alors plus les modalités de la pratique sportive à l’origine de la transgression qui sont à interroger que la consommation de tels stéroïdes, corticoïdes ou stupéfiants pour comprendre le modèle du sportif «addict».

Conclusion

Les données en pharmacologie et en anthropologie ne permettent pas actuellement d’étayer la piste addictive du dopage. Cela corrobore les propos de Lowenstein sur une étude menée en 1999 auprès de sujets dépendants à l’alcool, à l’héroïne, à la cocaïne dont 13,9% pratiquaient au moins deux heures de sport par semaine et 7,4% avaient été inscrits dans des sections sportives scolaires. Contrairement à ce qui avait été envisagé, la prise de substances psychoactives n’était pas le prolongement du dopage mais correspondait plutôt à des « produits de substitution » [15].

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Vous venez de lire le regard croisé N°6 de l’ouvrage Dopage

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