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Les addictions, une monographie du Professeur Michel Lejoyeux

Paris | 30 novembre 2023

Découvrez un chapitre de l'ouvrage Les Addictions(S’ouvre dans une nouvelle fenêtre), dans la collection Les Monographies en Psychiatrie.

I. Définition des addictions et de leurs déterminants (chapitres 1 à 10)

II. Addictions par produit et par comportement (chapitres 11 à 24)

III. Addictologie et autres spécialités médicales (chapitres 25 à 47)

IV. Prévention et évaluations (chapitres 48 à 50)

V. Prise en charge : méthodes et traitements (chapitres 51 à 79)

Plan du chapitre

  • Quelques repères

  • Terrain et facteurs de vulnérabilité

    • Facteurs neurobiologiques

    • Facteurs socioculturels et environnementaux

    • Addiction à l’exercice physique

  • Facteurs liés à l’individu

  • Facteurs de risque et complications

    • Risques physiques

    • Risques psychologiques

    • Risques à long terme

  • Conclusion

Bigorexie : l’addiction à l’exercice physique

S. Prétagut1

Les activités physiques et sportives font partie intégrante de notre modèle éducatif, elles contribuent à l’épanouissement psychosocial de chacun. Elles ne sont pas dénuées d’effets sanitaires positifs et sont le plus souvent source de plaisirs et d’émotions individuelles et partagées. Elles sont particulièrement en vogue depuis les années 1980–1990 et sont devenues, au-delà des enjeux compétitifs, des produits de consommation planétaires s’inscrivant dans le soft power.

Pour autant, elles présentent des aspects potentiellement délétères lorsqu’elles s’inscrivent dans l’excès ou confinent à l’addiction.

Lorsque la maîtrise émotionnelle et corporelle vise la perfection, que l’enjeu soit de nature esthétique et/ou compétitive, certains comportements tendent à devenir inflexibles, voire exclusifs, et les espaces sportifs, comme non sportifs, de la vie psychique peuvent alors se trouver progressivement envahis, voire aliénés (espaces identitaires et libidinaux inscrits dans la sexualité primaire surinvestis et donc potentiellement bloqués à un stade d’évolution psychique « prégénital »).

Quelques repères

La bigorexie est le terme couramment utilisé pour définir l’addiction au sport et à l’activité physique. Il apparaît dans les années 1970 avec le concept d’addiction positive [1], où certains comportements considérés comme bénéfiques pour l’individu présentent des incidences négatives : addiction au travail (ou workaholisme) et donc addiction au sport (sportaholisme). Il est cependant difficile d’en dresser des contours clairs et précis, notamment en raison de la proximité qu’il entretient avec d’autres pathologies imbriquées (associées) ou connexes.

Nombre d’auteurs ont utilisé cette appellation pour décrire « l’anorexie inverse » où l’individu cherche à optimiser son alimentation et ses exercices physiques dans un but esthétique et/ou pour augmenter sa masse musculaire. Les termes de « dysmorphie musculaire » et de « complexe d’Adonis  » sont également employés. Le sport devient ici un moyen de parvenir au corps souhaité, « idéal » (ou fantasmé), surajouté aux restrictions ou supplémentations alimentaires (cas typique de la musculation, voire du rugby : des performances sportives sont associées à la prise de muscle et à la force athlétique). On retrouve ici souvent des distorsions cognitives liées à des troubles en lien avec l’image du corps (au même titre que la patiente anorexique restrictive présentera des préoccupations corporelles excessives confinant à la dysmorphophobie). La personne, bien que musclée, se sent maigre et fragile sur le plan physique.

Nous traiterons ici de la bigorexie comme une addiction au sport et à l’activité physique, nous exclurons toutes les formes d’hyperactivité physique (ou intellectuelle) associées à un trouble du comportement alimentaire (TCA) « natif ».

Nous avons travaillé précédemment [2] sur les TCA spécifiques et non spécifiés en rapport avec l’activité sportive et avons pu, grâce à ces travaux, isoler deux autres TCA rattachés au registre sportif :

  • l’anorexie athlétique qui consiste en une perte de poids puis un strict maintien de celui-ci dans un but de performance sportive : « l’anorexique à poids constant ». Il s’agit d’un TCA qui prend racine dans le besoin pour l’athlète de « performer », d’atteindre un ratio poids/performance optimal [3] ;

  • l’orthorexie qui consiste à ne consommer que des aliments « intéressants » d’un point de vue nutritionnel et en relation avec une représentation idéalisée (et réductrice) du concept de santé (type régime «  vegan  ») au service soit de la performance, soit de l’esthétisme, soit des deux.

La bigorexie n’est pas inscrite dans la nosographie proposée dans le DSM-5(S’ouvre dans une nouvelle fenêtre) (Diagnostic and Statistical Manuel of mental disorders, 5th edition), probablement du fait que les études sur le sujet ne permettent pas de dégager des critères validés et stables.

Il apparaît donc difficile de déterminer où commence l’addiction dans la pratique de sport excessive [4]. Il existe cependant plusieurs échelles de mesure de la bigorexie (tels les critères de la dépendance à l’exercice de D.  Veale en 1991), et la reconnaissance comme pathologie reste récente [5]

Terrain et facteurs de vulnérabilité

Différents facteurs observables dans le sport sont impliqués dans l’initiation, l’accrochage, voire le renforcement, de cette conduite de dépendance

Facteurs neurobiologiques

Fellman  [6] évoque une libération d’endomorphines en réponse au stress que représente l’exercice musculaire. Cela s’exprime par le besoin d’augmenter le nombre de kilomètres parcourus, ainsi que l’intensité de la course (ou le rythme) pour obtenir l’effet euphorisant recherché. L’arrêt de l’entraînement induit des perturbations du sommeil, une augmentation de l’anxiété et des modifications de comportement, ce qui est souvent comparé à un syndrome de manque.

Cette augmentation d’endorphines peut jouer un rôle dans l’initiation d’une conduite de dépendance, ou bien elle peut avoir un effet «  renforçateur  » qui rendrait toute modification comportementale plus difficile.

Le sport pratiqué intensivement produit de nombreuses autres modifications neurobiologiques et hormonales (avec notamment l’augmentation de l’adreno-cortico-trophic hormone [ACHT] et du cortisol circulant, et l’activation du système nerveux sympathique par l’augmentation des catécholamines et de la Met-enképhaline) [6], qui pourraient également jouer un rôle dans l’initiation ou le renforcement des comportements addictifs, indépendamment ou en interaction avec l’augmentation d’opioïdes endogènes.

Facteurs socioculturels et environnementaux

Certains facteurs sociaux, de même que l’influence du milieu sportif, peuvent apparaître comme des facteurs de vulnérabilité dans l’initiation d’une bigorexie.

L’exigence de performance et l’obligation de résultats qu’implique le projet sportif de haut niveau soumettent ses acteurs à une inscription comportementale où la maîtrise corporelle, émotionnelle et pulsionnelle est de rigueur.

Lorsque le passage des investissements narcissiques aux investissements objectaux est rigide et que le sportif ne peut suffisamment s’étayer sur son entourage, il devient dépendant des différents systèmes pare-excitants qu’il a mis en place, rendant difficile le passage à un corps sexué adulte.

La façon dont s’articulent les changements sociaux et les comportements individuels suppose une série de relais parmi lesquels la famille est sûrement une plaque tournante essentielle. Le surinvestissement des parents dans la carrière sportive de leur enfant nous semble parfois être un facteur de vulnérabilité.

La place prise par l’entraîneur et le rôle et l’influence des pairs peuvent également être déterminants quant à l’évolution de l’adolescent dans cette « nouvelle famille » sportive. L’individuation doit pouvoir s’envisager, de même que la rencontre avec l’autre sexe afin de s’inscrire dans une génitalité secondaire, sans fixation à une identité sportive toute-puissante.

Par ailleurs, dans une tentative d’égaliser les chances de succès et soumis à la pression du milieu (coéquipiers, entraîneurs, sponsors, etc.), le sportif peut s’initier à la consommation de différents produits, dans lesquels il recherche le plus souvent une amélioration de ses performances mais aussi un moyen de s’évader ou une aide médicamenteuse pour mieux façonner son corps.

Addiction à l’exercice physique

La satisfaction recherchée dans l’acte sportif est celle d’un dépassement des limites du corps à travers la performance psychomotrice ; elle aboutit à un état modifié de conscience où il s’agit de « s’éclater », de « se défoncer » et qui est proche de celui retrouvé dans la toxicomanie.

Dans ces pratiques sportives intensives où l’on retrouve des composantes telles que la libération de tensions intérieures, la recherche de limites corporelles, le plaisir ritualisé de l’épreuve physique, la perte de contrôle, le temps consacré à l’action ou l’exercice physique au détriment des activités sociales, familiales ou scolaires ou encore l’inscription effrénée dans des situations de plus en plus dangereuses, la parenté avec le modèle des addictions «  sans drogue  » devient de plus en plus évidente. Lorsque ces comportements répétitifs et ritualisés que représentent la pratique intensive du sport deviennent une exigence devant l’objectif de performance et qu’ils s’inscrivent dans une maîtrise corporelle et émotionnelle toujours plus parfaite, qu’ils deviennent inflexibles, répétitifs, exclusifs, avec cette nécessité renouvelée de maîtrise de soi et de l’environnement, ils deviennent alors «  piégeants  » et signent la pathologie. Le plaisir à découvrir de nouvelles possibilités cénesthésiques et psychomotrices se retrouve progressivement remplacé par une contrainte, et le désir par un besoin d’éprouver son corps en mouvement, comme pour se prouver qu’on existe.

Par ailleurs, le contrôle du corps que l’on retrouve également chez de nombreuses anorexiques et qui accompagne l’entraînement sportif peut également conduire à une restriction des affects sur le mode d’un fonctionnement opératoire, alexithymique comportant une dimension auto-érotique.

D’autres auteurs ont pu rapprocher la pratique intensive du jogging avec les comportements boulimiques  : Chan [4] note que ces épreuves physiques s’inscrivent dans une dynamique de la dépense, avec augmentation de la tolérance à la souffrance, le sujet devenant dépendant d’une excitation physique, musculaire qu’il autoentretient dans la croyance que l’activité sportive est bénéfique pour sa santé.

Des symptômes de sevrage sont classiquement décrits par les sportifs privés de leur activité (soit à la suite d’une blessure, soit lors d’une période de vacances) pendant plus de 36 heures : au-delà d’une fatigue générale, on peut retrouver une tension interne croissante, les rendant nerveux et maussades, agités, irritables, insomniaques. Cette symptomatologie s’amende et les patients expriment un soulagement à la reprise d’activité.

Ainsi le sportif peut, dans certaines conditions, se retrouver subordonné à ses activités physiques. Cette modalité de fonctionnement physique et psychique est le plus souvent opérante dans le contexte de la société sportive. Hors de ce champ, elle est inadaptée et traduit une souffrance dans la croissance psychique du sujet, et c’est souvent au décours de sa carrière qu’il s’expose au vide, celui de sa vie qui n’est plus articulée autour de ses entraînements, des stades, des compétitions, des relations avec ses condisciples, celui du manque physique et psychique.

Facteurs liés à l’individu

Selon le vécu événementiel du sujet pendant son enfance, qu’il s’agisse de troubles somatiques ou psychiques (hyperactivité avec trouble de l’attention, dépressivité, plaintes psychosomatiques, etc.), des événements de vie traumatiques (conflits, deuils, séparation traumatique, abandon, défaillance du cadre éducatif, antécédents de troubles psychiatriques ou addictifs chez les parents, abus sexuels…) ou des carences affectives précoces, le sujet peut être dans l’incapacité d’élaborer, à l’adolescence, l’angoisse de séparation autrement que par un surinvestissement factuel de la réalité externe, avec, par exemple, «  une recherche de maîtrise corporelle visant la transformation du corps érogène en corps machinal, ou le recours à la sensation comme équivalent d’une relation » [7], afin de retrouver un semblant de sécurité interne.

Des facteurs bio-psycho-comportementaux ont été mis en évidence, notamment depuis les travaux de Zuckerman [8] concernant le concept de « recherche de sensations », impliquant le besoin d’expériences nouvelles, de sensations fortes, de changements, d’activités susceptibles de maintenir un niveau élevé d’activation corticale.

Cette recherche de risque qui implique l’affrontement symbolique à la mort et qui procure un sentiment intime de contrôle de soi et/ou de son environnement est souvent retrouvée chez le sportif. Nous touchons ici à la dimension ordalique du sport qui peut donc participer à l’initiation d’une conduite addictive, voire à sa persistance comme dans ce fantasme de vie éternelle porté par les valeurs de l’olympisme avec sa devise : « Plus vite, plus haut, plus fort ! »

Facteurs de risque et complications

Risques physiques

L’adolescent pubère se voit doté de capacités physiques qui encouragent à la performance. Cependant, ce corps en croissance peut souffrir irréversiblement à la suite d’un surentraînement sportif qui peut s’apparenter, lorsqu’il est extrême, à une véritable « maltraitance physique ».

Près de  20 à  25  % des fractures peuvent être imputées à un entraînement intensif. Mais le sport n’est pas seulement à l’origine de traumatismes aigus même si ceux-ci sont les plus fréquents. Les traumatismes chroniques (ostéochondroses, tendinites, troubles de croissance, etc.) sont en fait les problèmes les plus redoutables. Ces traumatismes aigus ou chroniques sont liés à l’effet de la pratique sportive intense sur la morphologie en évolution de l’adolescent.

Risques psychologiques

Syndrome du burn-out ou syndrome de surentraînement

Le syndrome de surentraînement, lié le plus souvent aux sports d’endurance, apparaît à partir de 3  semaines d’entraînement excédant les besoins de récupération de l’organisme. Il associe une baisse durable des performances sportives, une fatigue chronique (physique et psychologique), une augmentation de fréquence des infections, une diminution des fonctions reproductives, des blessures et accidents à répétition, dont la classique fracture de fatigue, qui signe le dépassement de la frontière entre l’extrême et l’excès. Le mécanisme est complexe, faisant intervenir des facteurs psychologiques, immunologiques et endocriniens. Ce syndrome se définit donc comme une réponse psychophysiologique à un abus d’entraînement.

Syndrome de réussite par procuration

Pour certains enfants, la pratique sportive répond à une exigence parentale. Selon Meadow  [9], certains parents surinvestissent et surstimulent les talents et la réussite de leurs enfants dans des domaines variés (sport, musique, etc.) au point de conditionner l’amour parental à ces expériences de succès. Différents signaux d’alerte ont été décrits  : le pseudo-altruisme, l’instrumentalisation et la maltraitance. Concernant le pseudoaltruisme, toute la vie familiale est subordonnée à la « carrière » de l’enfant prodige. Les parents peuvent aller jusqu’à déménager, changer de travail pour assurer leur fonction de coach vis-à-vis de leur enfant. Dans l’instrumentalisation, les parents ne font plus la différence entre leurs propres besoins de réalisation et de succès et ceux de leurs enfants. Ces derniers deviennent alors un moyen d’atteindre un objectif donné  ; souvent, les parents mettent en avant l’indépendance (financière et affective) de leurs enfants, il s’agirait en fait d’une « pseudo-autonomie ». La maltraitance, enfin, peut correspondre à l’induction ou au renforcement de troubles du comportement alimentaire (telles les injonctions répétées de perte de poids), à un entraînement forcé malgré des fractures ou une fatigue chronique.

États névrotiques

Ils sont essentiellement représentés par les névroses d’échec. Les patients rencontrés multiplient les abandons et les échecs : gagner deviendrait synonyme de solitude. Réussir « presque » protège donc d’un sentiment de solitude absolue qui renvoie aux situations archaïques de naissance et de mort, cela protège de se retrouver perdu dans l’inconnu du record, au-delà de ses limites.

États dépressifs

Il semble que les états dépressifs constitués soient relativement rares pendant la carrière des sportifs, ce qui ne préjuge pas de l’incidence de ce trouble dans l’après-carrière.

Conduites dopantes

Selon Laure  [10], «  une conduite dopante se définit par la consommation d’un produit pour affronter ou surmonter un obstacle réel ou ressenti par l’usager ou par son entourage dans un but de performance ».

S’intéresser à la consommation dans un but de performance revient à s’intéresser à un comportement, c’est-à-dire à un individu, à une personne dans son environnement, et pas uniquement à un produit, à l’image de ce qui prévaut en matière de conduites addictives.

Le dopage est décrit par certains comme une nouvelle forme de toxicomanie spécifique aux sportifs, et qui constituerait à terme, pour certains sujets fragiles, une porte d’entrée vers l’addiction.

Troubles du comportement alimentaire

De nombreuses études [11, 12, 13] ont souligné la prévalence des TCA subcliniques chez les sportifs en comparaison avec les non-sportifs (32,9 % des sportifs en sport-études ont des TCA subcliniques). Ils sont surreprésentés dans les sports pour lesquels la minceur joue un rôle important, que ce soit pour des raisons esthétiques ou de performance.

Addiction à l’exercice physique

La satisfaction recherchée dans l’acte sportif est celle d’un dépassement des limites du corps à travers la performance psychomotrice ; elle aboutit à un état modifié de conscience où il s’agit de « s’éclater », de « se défoncer » et qui est proche de celui retrouvé dans la toxicomanie.

Dans ces pratiques où l’on retrouve des composantes telles que la libération de tensions intérieures, la recherche de limites corporelles, le plaisir ritualisé de l’épreuve physique, la perte de contrôle, le temps consacré à l’action physique au détriment des activités sociales, familiales ou scolaires ou encore l’inscription effrénée dans des situations de plus en plus dangereuses, la parenté avec le modèle des addictions «  sans drogue  » devient de plus en plus évidente. Lorsque ces comportements deviennent une exigence devant l’objectif de performance et qu’ils s’inscrivent dans une maîtrise corporelle et émotionnelle toujours plus parfaite, qu’ils deviennent inflexibles, répétitifs, exclusifs, avec cette nécessité renouvelée de maîtrise de soi et de l’environnement, ils deviennent alors «  piégeants  » et signent la pathologie. Le plaisir à découvrir de nouvelles possibilités cénesthésiques et psychomotrices se retrouve progressivement remplacé par une contrainte, et le désir par un besoin d’éprouver son corps en mouvement, comme pour se prouver qu’on existe.

Par ailleurs, le contrôle du corps que l’on retrouve également chez de nombreuses anorexiques et qui accompagne l’entraînement sportif peut également conduire à une restriction des affects sur le mode d’un fonctionnement opératoire, alexithymique comportant une dimension auto-érotique [14]

D’autres auteurs ont pu rapprocher la pratique intensive du jogging avec les comportements boulimiques : Chan [15] note que ces épreuves physiques s’inscrivent dans une dynamique de la dépense, avec augmentation de la tolérance à la souffrance, le sujet devenant dépendant d’une excitation physique, musculaire qu’il autoentretient dans la croyance que l’activité sportive est bénéfique pour sa santé.

Des symptômes de sevrage sont classiquement décrits par les sportifs privés de leur activité (soit à la suite d’une blessure, soit lors d’une période de vacances) pendant plus de 36 heures : au-delà d’une fatigue générale, on peut retrouver une tension interne croissante, les rendant nerveux et maussades, agités, irritables, insomniaques. Cette symptomatologie s’amende et les patients expriment un soulagement à la reprise d’activité.

Ainsi le sportif peut, dans certaines conditions, se retrouver subordonné à ses activités physiques. Cette modalité de fonctionnement physique et psychique est le plus souvent opérante dans le contexte de la société sportive. Hors ce champ, elle est inadaptée et traduit une souffrance dans la croissance psychique du sujet, et c’est souvent au décours de sa carrière qu’il s’expose au vide, celui de sa vie qui n’est plus articulée autour de ses entraînements, des stades, des compétitions, des relations avec ses condisciples, celui du manque physique et psychique.

Risques à long terme

Rares sont les études qui s’intéressent aux sportifs de haut niveau après leur retraite. C’est pourtant à l’arrêt de la compétition que les risques nous semblent les plus grands sur le plan psychique.

En effet, les situations psychopathologiques que nous avons décrites jusqu’alors s’expriment peu pendant la carrière des sportifs ou sont tout au moins bien tolérées par la société sportive et par les sportifs eux-mêmes. Elles ne sont que rarement l’occasion d’une plainte ou d’une demande de consultation. Elles peuvent même passer inaperçues, voire être encouragées par l’entourage tant que les résultats suivent. Elles peuvent d’ailleurs aboutir au tableau du personnage « normopathe hypernormal » décrit par MacDougall [16], hyperconforme à ses conditions de vie, apparemment simples et sans complications. Ainsi, certains sportifs feront preuve d’une « trop belle adaptation » au cadre techno-scientifique au point d’en devenir dépendant, avec rigidification de leurs mécanismes de défense.

Lowenstein  [17] a montré, dans une enquête rétrospective portant sur les antécédents d’activité physique et sportive chez les personnes suivies pour addictions (toxicomanie ou alcoolisme), qu’une proportion importante des sujets inclus (117 personnes sur un échantillon de 1 111, soit 10,5 % de l’échantillon) a déclaré avoir pratiqué un sport au niveau national ou international. Cette proportion a été confirmée récemment par Fron  [18]. Ainsi, la psychopathologie sportive est sans doute sous-évaluée à l’heure actuelle, car ne sont pas pris en compte les évolutions pathologiques des sportifs de haut niveau après leur cessation d’activité. Le risque de glissement vers d’autres objets addictifs existe de même que l’évolution vers la dépression, notamment lorsque le travail de séparation et de deuil ne pourra se réaliser dans de bonnes conditions.

Conclusion

Notre société véhicule des représentations idéalisées de l’objet « sport ». Le sport est un symbole du défi de la vie contre la mort  . Il illustre la toute-puissance des créations humaines.

Le sportif est ainsi projeté dans cette nécessité de devoir mettre en scène, aux yeux de tous, cette image performante. Il doit pour cela toujours repousser les limites de l’exploit et ses propres limites, il se trouve assisté dans son projet par une organisation technoscientifique dont il devient dépendant.

Le cadre sportif, avec ses différents systèmes pare-excitants, peut alors représenter à ses yeux une solution pour contenir les nombreuses tensions qu’il rencontre à l’adolescence.

L’entrée en compétition exige une maîtrise tant gestuelle que corporelle ou encore émotionnelle, et sera un terrain privilégié d’expérimentation de la prise de risque. Mais le sportif sait-il à quels risques il s’expose ?

L’attention des milieux familiaux, sportifs, médicaux et des équipes de prévention (type antennes médicales de prévention des conduites dopantes) sont actuellement les meilleurs remparts devant ce phénomène.

Note

1. L’auteur tient à remercier Bertrand Guérineau (psychologue de l’antenne médicale de prévention du dopage des Pays de la Loire et Bretagne, CHU de Nantes), Rodolphe Guilbaud (psychologue de l’antenne médicale de prévention du dopage des Pays de la Loire et Bretagne et psychologue dans le service d’addictologie du CHU de Nantes) et Léa Mull (philosophe au sein de l’antenne médicale de prévention du dopage des pays de la Loire et Bretagne, CHU de Nantes).

Références

[1] Glasser W. (1976) Positive addiction. New York: Harper & Row. [2] Guérineau, B., Rousselet, M., & Prétagut, S. (2013). Projet de recherche multicentrique. Description et évaluation des troubles alimentaires chez le sportif de haut niveau. Prévenir et Traiter les Addictions Sans Drogue : un Défi Social, 191-197. https://doi.org/10.1016/b978-2-294-71136-7.00025-8.(S’ouvre dans une nouvelle fenêtre) [3] Fortier M, Dion J. (2019) Excessif, addictif, compulsif, hyperactif : relations entre exercice et trouble des conduites alimentaires à l’adolescence. Articles libres 40(1):43–62. https://doi.org/10.7202/1064921ar(S’ouvre dans une nouvelle fenêtre). [4] Baptista JG. (2019) Exercise Dependence: An Updated Systematic Review. Journal of Exercise Physiology online 22(5):105–125. [5] OMS, 2011. [6] Fellmann. N : Endomorphines et exercice physique - Saint-Etienne - Physiologie de l’exercice physique - Lacour. D - 1999. [7] Carrier C. L’adolescent champion. Contrainte ou liberté. Paris : P.U.F ; 1992. [8] Zuckerman M: Dimensions of sensation seeking. J. Consult. Clin. Psycol 1971;36(1):45–52. [9] Meadow R: What is and what is not “münchausen syndrome by proxy”? Arch Dis Child 1995;72:534–8. [10] Laure P. Dopage et société. Paris : Ellipses ; 2000. [11] Warren BJ, Stanton AL, Blessing DL. « Disordered eating patterns in competitive female athletes. » Int J Eat Disord 1990;9:565–9. [12] Brownell K. D., Rodin J. : Prevalence of eating disorders in athletes. In: Eating, body weight, and performance (p. 128-145) - Ed. K.D. Brownell, J. Rodin, Willmore, Malvern, P.A.: Lea and Febiger - 1992. [13] Rousselet M. «  Disordered eating in French highlevel athletes: association with type of sport, doping behavior, and psychological features” ( Springer - Eating and Weight Disorders -Studies on Anorexia, Bulimia and Obesity-Official Journal of the Italian Society for the Study of Eating Disorders - 2016) ». [14] Michel G, Mouren-Simeoni MC. «  L’addiction au risque  : une nouvelle forme de dépendance chez les jeunes  ?  ». Alcoologie et Addictologie 2003;25:7–15. [15] Chan C. : Addicted to exercice In. Enciclopedia Britannica Medical and health annual - p. 429-432-1986. [16] Mac, Dougall J.: Plaidoyer pour une certaine anormalité. Paris : Gallimard ; 1978. [17] Lowenstein W. «  Activités physiques et sportives dans les antécédents des personnes prises en charge pour addiction. ». Ann Med Intern 2000;151(Suppl A):A60–4. [18] Fron, M., Pretagut, S., & Martinez, F. (2017). Le sport est-il si bon  ? Point de vue addictologique. La Lettre du Psychiatre, XIII(n˚ 4-5-juillet-août septembre-octobre), 2-5