La mort dessinée par les enfants

Accueillir la mort et trouver les mots justes pour la signifier restent un exercice périlleux lorsque le décès est traumatique et qu’il reste suspendu aux émotions et aux affects

La consultation transculturelle permet l’élaboration du trauma et laisse place aux rituels et à la parole

Les dessins des enfants viennent signifier la transmission traumatique des liens et des frayeurs, et la nécessité de reconstruire une enveloppe culturelle contenante.

Mots clés – consultation transculturelle ; dessin ; mort ; rituel ; transmission ; trauma

Embracing death and finding the right words to represent it is a dangerous exercise when the death is traumatic and when it remains suspended on emotions and affects. The cross-cultural consultation enables the trauma to be developed and makes room for rituals and words. The children’s drawings come to represent the traumatic transfer of the connections and fears, and the need to reconstruct a cultural cocoon.

Keywords – cross-cultural consultation; death; drawing; ritual; transfer; trauma

FATIMA TOUHAMI a,b Psychologue clinicienne, Protection maternelle et infantile, chercheuse, cothérapeute

ALICE TITIA RIZZIc,d,e,* Psychologue clinicienne, chercheuse et enseignante

MARIE ROSE MOROb,c Professeur de psychiatrie de l’enfant et de l’adolescent, chef de service

a Consultation transculturelle, Maison de Solenn-Maison des adolescents de Cochin, AP-HP, 97 boulevard de Port-Royal, 75014 Paris, France

b Unité In serm 1178, Université de Sorbonne Paris Cité, 190 avenue de France, 75013 Paris, France

c Maison de Solenn-Maison des adolescents de Cochin, AP-HP, 97 boulevard de Port-Royal, 75014 Paris, France

d Hôpital Avicenne, AP-HP, 125 rue de Stalingrad, 93000 Bobigny, France

e Laboratoire PCPP, ED 261, Université Paris-Descartes, Sorbonne Paris Cité, 71 avenue Édouard-Vaillant, 92774 Boulogne-Billancourt cedex, France

*Auteur correspondant. Adresse e-mail : alicetitiarizzi@gmail.com (A.-T. Rizzi).

La salle de la Protection maternelle et infantile (PMI) du 20e arrondissement de Paris (75) est un lieu chaleureux d’accueil et de soins où les bavardages, les silences des femmes, mêlés aux cris des enfants, raisonnent comme dans un hammam et laissent les professionnels pénétrer dans leur intimité. Chacune d’entre elles, souvent des jeunes femmes, des filles-mères, dévoile dans sa pudeur, par la manière dont elle parle de son enfant, dont elle le porte, le touche et l’alimente, les secrets les plus profonds de son histoire avec ses joies, ses souffrances, ses inquiétudes, ses frayeurs, quelquefois ses rêves et ses désespoirs. Des flots d’aveux, de plaintes et d’émotions relatent tantôt la grossesse, tantôt le voyage et l’exil. Ces mères découvrent au fil des échanges que l’expérience de la grossesse, de l’allaitement, du sevrage, de la maladie, des spasmes du sanglot, de la fatigue, de la maternité, les aide à révéler l’exil qui réside en elles. Des symptômes, tels que le mal de tête, la nausée, les aigreurs, les envies alimentaires, alternent avec une privation sévère de l’essentiel, à savoir “être protégée et soutenue” par les siens. C’est dans ce cadre, où se laissent voir les identités multiples et les cicatrices de l’exil, que les professionnels accueillent le “fantôme de la dame blanche”, celle qui souffre de l’amour jamais assouvi, celle qui cherche le bonheur, le sent, le caresse sans pouvoir le capturer. Cachée derrière son long djelbab, le visage triste et fi gé, s’offre à nous une longue dame imposante par sa beauté glaciale et l’effroi de son regard. Cette femme est en deuil car, dans la migration, la mort a frappé à sa porte ; Malak el mawt (l’ange de la mort) a pris son mari et laissé ses enfants en sursis. Anéantie, elle a appris par la médecine française que son mari, un émigré marocain rencontré au Maroc, était atteint d’une grave maladie génétique et que ses enfants en sont peut-être porteurs. Comment comprendre et interpréter l’agrippement de Zayd1 qui ne peut s’éloigner de sa mère ? Comment accueillir la tristesse d’Aya, devenue “porte parent” trop tôt et malgré elle ? Comment animer Ayoub, celui qui déambule et se fait oublier ? L’équipe de PMI propose alors une orientation de seconde intention pour cette famille. Ainsi, c’est dans le cadre de la consultation transculturelle de l’hôpital Cochin (AP-HP, Paris – 75), un lieu thérapeutique et de soins où la famille peut trouver une écoute emphatique et particulièrement attentive, que chacun de ses membres va faire valoir sa parole, ses rêves, ses silences, ses pleurs, ses dessins, ses peurs, pour affronter la mort et faire le deuil d’un mari et d’un père, et ainsi accepter de composer avec ce nouveau statut vulnérable et difficile à porter : être une femme veuve (hajala) et des enfants orphelins (itama).

Tissage et nourrissage, des seins et dessins

La consultation transculturelle est un dispositif thérapeutique groupal où le patient est reçu avec sa famille en présence d’un interprète qui a une fonction d’informateur, au sens anthropo logique du terme. L’entretien est conduit par un thérapeute principal, faisant circuler la parole avec plusieurs cothérapeutes de langues et de cultures différentes. Ainsi, dans ce groupe caractérisé par sa diversité, l’altérité est d’emblée maté- rialisée pour le patient. Dans cet espace, l’intérêt est porté aux représentations culturelles, aux théories étiologiques, aux parcours migratoires, à la perte et à la reconstruction, en passant par la langue et le nourrissage des djinns2 et des fantômes, ceci venant favoriser la narration et l’alliance. À partir des principaux éléments de ce dispositif, une ethnopsychiatrie de la relation parents-enfants a été construite, en développant particulièrement l’approche des enfants de migrants [1].

Cette femme est déprimée, dans un état de choc et de sidération face à la mort subite et foudroyante de son époux, et surtout à l’annonce de cette maladie génétique qui fait désormais partie intégrante de la vie de la famille. Un secret qui a fi ni par éclater. La mort l’a dénoncé ; un secret lourd, intraduisible, insignifi able, difficile à porter, à penser, mais vécu comme un héritage maudit et faisant partie intégrante du pacte inconscient, de ce qui est à transmettre et ce qui est transmissible. Dans le groupe, la tristesse et la frayeur de cette mère sont d’emblée abordées, mais le récit devient contextualisé, car le portage du groupe permet le processus associatif. Chez cette mère, tout se mélange : les sentiments, les émotions, mais surtout les histoires. Les générations se chevauchent et les histoires semblent se répéter. Dans ce désordre, la consultation transculturelle vient, tel le tisserand, démêler et dénouer les fils pour raconter des histoires et percevoir les ponts entre son ici et là-bas.

L’annonce de la mort de l’époux a réactivé chez elle la mort soudaine de son frère aîné après un accident de voiture alors qu’il allait à Rabat pour la première fois, dans cette grande ville, lui qui venait d’un village pauvre aux alentours de Ouarzazate, au sud-est du Maroc. Ce jeune homme qui était « la lumière de la maison », dit-elle, très complice avec sa sœur, venait de réussir son baccalauréat et s’en allait en ville, pour s’inscrire à la faculté avec l’espoir de réussir et de rendre la vie de la famille plus heureuse : sortir de l’ombre pour aller vers la lumière, avec l’honneur et la dignité. Il était la fierté, mais surtout le garant et le protecteur de la famille, en l’absence du père. De son propre père, que reste-t-il, si ce n’est une frayeur incrustée qui se ravive à chaque moment douloureux du quotidien. Très vite, elle aborde la folie d’un père extrêmement violent, battant son épouse et n’hésitant pas à “kidnapper” ses enfants à la sortie des classes, transmettant ainsi la peur et un état de vigilance constamment pré- sent. Ce père s’en est allé un jour ; un départ pour Paris sans retour, sans nouvelle et sans mot, le silence comme seul héritage. Un homme qui erre dans les rues de Paris, un sans-domicile, un apatride, fou et seul. Un père qui n’a pas pleuré la mort de son fi ls aîné, et qui ne connaît pas l’existence de son dernier fils, qu’il n’a jamais vu.

Ce qui s’impose à nous, professionnels, d’emblée, c’est la “trop présence” des morts : une hypersignification non élaborée ni métabolisée qui ne permet pas à la famille de s’autoriser à faire partie du monde des vivants, particulièrement en présence de cette femme et à l’intérieur de la maison où le fantôme de la mort semble planer. La filiation masculine est touchée : son frère, son époux, mais aussi son père, qui semble être pris par la folie depuis son village natal, la migration l’assignant par la suite à l’errance. Du côté de la filiation féminine, les choses sont plus floues. La mère évoque une dépression structurelle de la mère et une unique sœur, limitée, souffrant d’une sorte de psychose infantile.

Afin de séparer ces deux mondes des vivants et des morts, et à l’aide de théories étiologiques, nous demandons à la mère de nourrir ses morts, de commémorer leur âme par une sadaka, une offrande qui permet d’acquitter une dette, respectant alors le don/contre-don, tel que décrit par l’anthropologue Marcel Mauss [2], ceci afin de séparer les mondes et d’accepter la non-finitude de l’homme et la séparation par la mort. Pourtant, cette femme, malgré son ancrage dans la culture d’origine, ne se saisit pas toujours des propositions des thérapeutes. En effet, sa réalité est ailleurs : ce qui l’anime, c’est la peur de l’effondrement, cette petite mort qui l’habite, celle d’une sexualité réprimée, emprisonnée, ambivalente, celle d’Éros qui ne peut s’exprimer que dans un combat duel avec Thanatos.

Dans ce combat pulsionnel, où les mots ne sont pas séparés des affects et des pulsions archaïques, la mère a sacrifié sa fille et l’a désignée comme étant l’enfant porteur de la maladie, celle qui partira donc, comme pour arrêter le processus de répétition et faire face à la malédiction. Si elle a sacrifié sa fille, celle-ci sera toujours apprêtée telle une petite mariée, comme pour réparer et faire vivre une féminité qui déborde chez sa mère, mais qui est contenue derrière un hijad et une longue djalaba uniforme.

Alors comment parler de la mort et arrêter ce processus mortifère, pour séparer les mondes et permettre à chacun de s’individualiser malgré le poids transgénérationnel ? Les enfants doivent-ils participer aux cérémonies funéraires, religieuses, aux rituels, pour faire le deuil, inscrire la mort par les différents sens du corps et permettre ainsi un processus de mentalisation et de symbolisation ? La mort prise en charge par le groupe et ses rituels permet de séparer les mondes et temporise la douleur de la perte de l’objet. Or, pour parler de la mort aux enfants, cette femme explique que leur père est au ciel. Être au ciel, c’est donc être chez Dieu et au paradis, en opposition à la terre et ses profondeurs, place du Shaytãn (Satan), du diable et donc de l’enfer. Dans ce contexte, le père est toujours vivant, il suffi t de lever les yeux pour s’adresser à lui, dans le ciel. Il est partout et nulle part à la fois.

Les enfants n’ont jamais visité le cimetière de leur père et ne connaissent pas la tombe, alors qu’ils rentrent chaque année au Maroc, où celui-ci repose, pour la période estivale. Visualiser et signifier la mort aux enfants, par le cimetière et la tombe est impossible pour cette mère, car le père appartiendrait alors au monde de la terre et donc du Shaytãn et de l’enfer.

Passer par la pensée opératoire lui permet de se défendre et de garder la toute-puissance par rapport à la mort et aux djinns qui l’accompagnent, et lui permet ainsi d’exister, de faire face à la culpabilité pour continuer de jouer avec l’éros.

En consultation, Aya et Zayd se prêtent vite au jeu et dessinent avec la cothérapeute auxiliaire (figures 1 et 2). En réponse à tout ce qui est dit, nous observons, dans le dessin des enfants, en plus de chaque membre familial, un fantôme dans le ciel et des djinns qui habitent la feuille blanche.

Signifier la mort implique une double violence : celle d’accepter le poids d’une nouvelle affiliation, d’un nouveau statut, et les attentes que cela implique dans le contrat social, face aux regards des autres, de la communauté. Un moment difficile, car la famille prendra une nouvelle identité aux yeux du village et de la famille élargie, celle de veuve (hajala) pour la mère et d’orphelins (itama) pour les enfants.

Comment se comporter alors ? Doit-elle encore porter le deuil, pour montrer sa souffrance et la mort de sa féminité, ou doit-elle être une femme et espérer se remarier ?

La mort déssinée par les enfants - Dessin d'Aya

Figure 1. Dessin d’Aya

Le gribouillis de zayd, une rencontre qui autorise le changement

Zayd est un petit garçon âgé de deux ans, rencontré à la PMI. Il est le dernier de la fratrie de trois enfants, mais il est déjà un petit homme. Les traits tirés et sérieux, comme si l’expérience de la vie avait sur lui déjà posé sa marque.

Pendant la rencontre, il reste collé à sa mère, il la mordille, la touche érotiquement avec sa bouche comme pour la rendre humaine et l’éveiller : éveiller son corps et ses sens, anesthésiés par la douleur et la frayeur. Zayd est né alors que son père venait de décéder d’une grave maladie qui l’habitait depuis toujours, mais qu’il a toujours cachée et tue. De son père, Zayd ne connaîtra que la maladie comme héritage génétique, tabou transmis par le silence assourdissant et traumatique du père.

Au fur et à mesure de la rencontre, les paroles prennent sens. Cette mère raconte et fait des liens entre les mondes, entre ce qui se répète, notamment ce sentiment d’insécurité qui ne la quitte pas depuis sa petite enfance. À 2 ans, dit-elle : « Je me souviens être accrochée à ma mère, qui était souvent malade, fatiguée. Mon père la battait déjà, il partait sans que nous sachions quand il rentrerait, nous passions souvent des soirées le ventre vide, ma mère pleurait beaucoup et avait honte de ne pouvoir nous nourrir .»

Éveiller la confusion des sentiments, la colère et la frayeur qui viennent de loin mais qui se mélangent à celles liées à l’exil et à la perte, lui permet d’éprouver un sentiment de continuité de l’existence, pour sortir de sa place désignée de porteuse de Djinn. Zayd, dans ce moment intense d’élaboration, participe activement au changement : il se décolle de sa mère sans la lâcher, se rapproche de l’espace intermédiaire, matérialisé par la table et la chaise mis à sa disposition entre le thérapeute et sa mère, il se saisit des feutres et investit la feuille blanche de gribouillis d’une couleur. Le pas est fait. Zayd, dans un mouvement concomitant à sa mère, devient le précurseur pour écrire une feuille blanche, comme un nouveau départ.

La mort déssinée par les enfants - Dessin de Zayad

Figure 2. Dessin de Zayad

Dans cet élan, Zayd, qui ne craint plus d’être seul, s’arrange pour faire participer sa mère à ce gribouillis : elle lui tend d’autres feutres, d’autres couleurs, il refuse mais accepte ses encouragements bienveillants pour ce cadeau offert vers la pulsion de vie et cette entrée symbolique vers la séparation et la capacité à être seul. Comme l’a décrit Donald Woods Winnicott, dans sa théorie de la transitionnalité [3], le dessin, conçu comme un objet transitionnel, intermédiaire entre la psyché du sujet et la réalité perceptive, sous forme de la matérialité spécifique d’un objet, est en fait un compromis entre l’inconscient refoulé et sa projection dans l’œuvre.

Le dessin conçu comme un objet transitionnel est un compromis entre l’inconscient refoulé et sa projection dans l’œuvre

En consultation, le dessin est souvent adressé à la mère, comme un message inconscient à décrypter, pour favoriser le lien, contenir les pulsions et colmater les brèches. En parlant du dessin d’enfants, Jean-Pierre Klein [4], psychiatre infanto-juvénile, positionne l’œuvre d’art comme un monde de réparation et place les pulsions réparatrices à la source de l’élan créatif.

Zayd est le maillon et l’héritier de la chaîne intersubjective qui le précède. Il est confronté à ce que le psychanalyste René Kaës dénomme « violence de la transmission ». La transmission peut s’organiser et se réaliser à partir du négatif : de ce qui fait défaut, de ce qui manque, du traumatisme, mais aussi à partir de ce qui n’est pas « advenu », de « ce qui est absence d’inscription et de représentation, ou de ce qui, sur le mode de l’encryptage, est en stase sans être inscrit » [5]. Ainsi, ce qui se transmet, c’est ce qui reste énigmatique . La consultation transculturelle et ce qui en découle, ainsi que les rites à venir dans le pays d’origine, donnent les moyens à Zayd, Aya, Ayoub et à leur mère de mettre en œuvre leur récit : une possible historicisation pour une possible transmission. La question des origines ne concerne pas un quelconque parcours spatial, mais devient « un itinéraire personnel, intérieur, qui permet à chacun de situer son parcours individuel en fonction de ce qui lui a été transmis » [6].

Notes

  1. Les prénoms utilisés dans cet article sont fictifs.
  2. Les djinns sont des créatures surnaturelles issues de croyances. Ils sont en général invisibles, pouvant prendre différentes formes (végétale, animale, ou anthropomorphe) ; ils ont une capacité d’influence spirituelle et mentale sur le genre humain.

Références

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