Interview d’Alain Moret, auteur

Le repérage précoce des signes d’appel de dys

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D’après la FFDYS, 4 à 5 % des élèves d’une classe d’âge sont dyslexiques, 3% sont dyspraxiques, et 2% sont dysphasiques.

A l'occasion de la sortie de l'ouvrage Le repérage précoce des signes d’appel de dys  Un outil pour l’école maternelle : principes, analyse et préconisations, nous avons interviewé son auteur, Alain Moret.

Alain MORET

Interview d'Alain Moret

Elsevier-Masson : vous êtes l’auteur reconnu de plusieurs ouvrages sur les « dys », celui-ci est un outil pour les intervenants en école maternelle. A partir de quel âge est-il possible et utile de repérer un enfant dys ?

Alain Moret : Pour certains « dys » le diagnostic peut être posé relativement tôt. Avant même que l’enfant soit scolarisé. C’est le cas de certaines dysphasies et du TDA/H, par exemple. Pour les autres (dyslexie, dyspraxie…) il ne pourra l’être qu’après que l’enfant aura déjà été confronté aux apprentissages scolaires comme la lecture, l’écriture… En revanche cela n’exclut pas de pouvoir repérer précocement des « signes d’appel » qui pourront ensuite utilement déboucher ou non sur des diagnostics. C’est tout l’objet de ce livre…

EM : En maternelle, pourriez- vous donner un exemple de situation dans lesquels les enfants dys se trouvent en difficulté ? Et de l’adaptation pour leur permettre de réussir ?

AM : Dans les activités de numération qui sont proposés dès la Petite Section, on cherche à travailler puis vérifier la compétence des jeunes enfants (3 ans) en matière de maitrise des quantités. Mais la manière dont sont menées ces activités est souvent la même : l’enfant manipule des objets, il entoure, dessine, souligne, relie… Certains enfants « dys » se retrouvent alors en situation de « double tâche » et, en réalité, loin que leur compétence numérique soit évaluée, c’est le geste, la compétence visuo-spatiale… qui le sont ! Dès lors si l’enfant présente un trouble dans ce domaine (s’il est dyspraxique, par exemple) il ne parviendra pas à réaliser la tâche mais non pas parce qu’il ne maitrise pas la quantité numérique travaillée mais parce que les modalités de l‘évaluation ne sont pas adaptées à son trouble. De même s’il présente un syndrome dys-exécutif, il sera en proie à une impulsivité qu’il ne pourra réprimer et entourera tout, soulignera tout ! Concrètement, la réponse est pourtant relativement simple ! varier les modalités et supports de l’activité pour la même notion travaillée. Exemple : mobiliser plusieurs secteurs cognitifs (praxies mais également, langage oral, manipulation grâce à un logiciel adapté…). Puis, dans un second temps, s’il se détache de l’observation une compétence particulièrement chutée, cesser de la mobiliser et en proposer d’autres. Pour rappel les troubles « dys » sont des troubles spécifiques qui n’affectent pas tous les secteurs de la cognition. Certains sont donc « préservés » et ce sont eux qu’il faut solliciter !

EM : Le trouble dys, c’est compliqué pour l’enfant mais aussi pour son enseignant. Les professeurs des écoles sont-ils aujourd’hui suffisamment formés ?

AM : J’aimerais pouvoir vous dire oui. Malheureusement, si quelques progrès sont notables depuis ces dernières années je ne vois pas dans les nouvelles maquettes de formation des INSPE de quoi faire progresser réellement la situation de ces enfants et de ces jeunes… À la décharge du législateur la question est complexe et on ne fera pas l’économie d’une réflexion sérieuse sur le plan théorique afin d’aider les enseignants à trier dans l’écheveau de tous ces « dys » qui, pour certains, semblent se répandre dans les écoles comme une « trainée de poudre » ! Ce travail est donc indispensable pour que la confusion ne s’installe pas et qu’après n’avoir vu des « dys » nulle part on en voit partout !

EM : Votre démarche est très pratique. Comment avez-vous élaboré le questionnaire de repérage des troubles ?

AM : En fait, beaucoup des items que j’ai proposé aux enseignants étaient issus de mes observations dans les classes et de la difficulté que j’y notais d’analyser rigoureusement les réponses ou propositions des élèves. L’idée de départ était d’abord d’aider à ce repérage précoce, non pas de troubles à proprement parler mais de signes pouvant les évoquer. Pour moi il est fondamental que les enseignants demeurent des enseignants et donc qu’ils ne s’aventurent pas sur le terrain du diagnostic… Mais l’inverse est tout aussi valable pour les professionnels du soin et de la rééducation. Par ailleurs, et c’était le deuxième élément important de mon projet, je voulais contribuer, par ces items et leur organisation, à les faire s’interroger sur certaines situations ce que, sans ce questionnaire, ils n’auraient peut-être pas fait. Autrement dit à les aider à « observer finement », à traquer les éventuelles contradictions ou « bizarreries » dans certaines réponses d’enfants et commencer à les sensibiliser aux différentes fonctions cognitives qu’ils mobilisent le plus souvent  sans le savoir. Enfin, ces troubles ne seront pas pris en charge correctement si tous les professionnels concernés (du soin, de la rééducation, spécialisés ou non mais aussi et bien sûr du monde de l’école) et je n’oublie pas les familles travaillent enfin de conserve. Il fallait donc tisser des liens entre tous et, comme l’on dit aujourd’hui : les contraindre à sortir de leurs « silos » respectifs.

EM : La détection du trouble dys et sa prise en charge concerne les enseignants, mais tout autant les professionnels de la santé et de rééducation : à qui s’adresse précisément votre ouvrage ?

AM : Pardon d’avoir, du coup, un peu anticipé sur ce point essentiel ! Son public est très large et il est en effet impératif qu’il le soit ! Pour autant il ne suffit pas de faire de beaux discours. Il faut que tous apprennent à se connaitre, se respecter, ce qui suppose aussi de ne pas empiéter sur le territoire de l’autre et de tenter de parler un langage commun. C’est un vaste chantier ! Nous n’en sommes qu’au début ! Et j’attends que dans les INSPE, mais aussi dans les différentes écoles (orthophonie, psychomotricité, ergothérapie…) et universités (médecine, psychologie…), cette dimension soit enfin intégrée aux formations et que des « modules » communs leur soient enfin proposés.

EM : Être capable d’inclure un enfant dys à l’école maternelle, c’est un cheminement qui peut aussi aider dans leur apprentissage les enfants « non dys » qui ont des difficultés d’apprentissage ?

AM : Oui ! Vous avez tout à fait raison ! Et c’est un argument que nous utilisons souvent auprès des enseignants. Et en même temps je reconnais que cela ne va pas de soi tant certains d’entre eux ont le sentiment de subir une sorte d’injonction paradoxale de la part de leur institution : inclure ces enfants reconnus comme présentant des handicaps - ce qui témoigne de leur différence - et ne pas les « séparer » de leurs pairs, malgré cette différence. Ce n’est qu’au prix d’une compréhension fine de la nature des dys que l’on y parviendra. Avec eux il ne s’agit en effet nullement de « baisser le niveau d’exigence, ni même de leur donner « plus » mais de leur donner « autrement »…

EM : Vous êtes vous-même le Papa d’Adrien, un Dys qui est maintenant un jeune adulte. Qu’est-ce qui vous a le plus dérouté et le plus enthousiasmé dans votre parcours de parent d’un enfant dys ?

AM : Dérouté est le bon mot. Et Adrien l’a fait très tôt avant que nous ne parvenions à comprendre ce qui donnait la cohérence à ses difficultés, à son comportement, si singulier. Bref, que soit posé le diagnostic. Mais, je crois l’avoir écrit quelque part, cette expérience de vie, comme toute expérience de vie, n’a pas que des zones d’ombre et de souffrances… Mon fils reste un jeune déterminé, volontaire, ouvert aux autres et qui continue de traverser les moments de sa vie avec courage, humour et je dirais même, talent - en l’occurrence, dans le domaine de la photographie. Et puis, je dirais qu’il m’a appris à penser « contre moi-même » et pour le professeur de philosophie que je suis, « penser contre soi-même » c’est véritablement penser…

L’auteur

Alain Moret est professeur de philosophie à l’institut national du professorat et de l’éducation (Inspé) - Université de Bourgogne-Franche-Comté. Il intervient notamment dans la formation des futurs enseignants spécialisés sur la question des troubles dys et est chargé plus généralement des Fédération Française des Dys (FFDys).

Ancien administrateur d’un réseau de santé en Bourgogne, il assure des formations auprès de parents et intervient à la demande d’établissements scolaires. et participe à des colloques et dans le cadre des journées des dys (Bourgogne et Franche-Comté) En septembre 2019, il est intervenu à Paris à Beaubourg dans le cadre de la 13ème journée nationale des Dys organisée par la FFDys.

Il est chargé des questions éthiques liées au métier d’enseignant et par ailleurs membre du Comité scientifique de la Fédération française des Dys.

Alain Moret est également co-auteur de l’ouvrage Le syndrome dys-exécutif chez l'enfant et l'adolescent Répercussions scolaires et comportementales chez Elsevier Masson et du livre Les troubles dys Obstacles, résistances et controverses chez Dunod.

Le repérage précoce des signes d’appel de dys
Un outil pour l’école maternelle : principes, analyse et préconisations
Alain Moret
ISBN 9782294772870
2020

Extrait de l'ouvrage

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Alain MORET

Le syndrome dys-exécutif chez l'enfant et l'adolescent
Répercussions scolaires et comportementales
Alain Moret, Michèle Mazeau
ISBN 9782294762802
2019

Extrait de l'ouvrage

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Le syndrome dys-exécutif chez l'enfant et l'adolescent

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