Aliments «bio» et prévention du cancer ?

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Nous vous proposons de découvrir un article des Cahiers de Nutrition et de Diététique

Cahiers de nutrition et de diététique

Aliments « bio » pour la prévention du cancer ?

L’engouement qui se développe dans le public pour les aliments issus de l’agriculturebiologique ne repose pas tant sur une « valeur nutritionnelle » qui serait meilleure quecelle des aliments « conventionnels » (les différences sont en effet mineures) que sur lefait que, si tous n’en sont pas dépourvus, ils contiennent moins souvent des résidus depesticides divers (6,5 % contre 44 % selon l’EFSA) dont certains sont classés carcinogènesprobables ou avérés (en fonction de l’intensité de l’exposition ?).
Une consommation importante d’aliments bio aurait-elle donc un effet protecteursur l’apparition de certains cancers en diminuant l’exposition aux pesticides ? C’estl’hypothèse qu’ont voulu tester nos collègues de Bobigny à partir de la cohorte NutriNet-Santé, désormais bien connue en France [1].
Chez près de 69 000 membres de cette cohorte (78 % de femmes), suivis en moyenne4,56 ± 2,08 ans, un score de fréquence de consommation de 16 groupes d’aliments bio aété construit à partir d’un questionnaire (jamais, occasionnellement, la plupart du temps,apportant 0, 1 ou 2 points respectivement) permettant de classer les sujets en quartilesdont les scores moyens vont de 0,72 à 19,36.
Brièvement résumés, les résultats sont les suivants

  • une relation linéaire inverse entre fréquence de consommation d’aliments bio et risquede survenue d’un cancer est constatée. La réduction du risque (risque relatif) atteint25 % pour le quartile des plus forts consommateurs de bio par rapport au quartile de ceuxqui en consomment le moins ou pas. Le risque est ainsi réduit de 0,6 %. L’ajustementsur un grand nombre de facteurs incluant notamment la consommation de fruits etlégumes/légumineuses, de fibres et la qualité globale de l’alimentation (jugée par unscore dérivé du Nutri-Score) ne modifie qu’à la marge l’ajustement sur l’âge et le sexeseuls ;
  • l’effet protecteur d’une forte consommation de bio n’est significatif que chez lesfemmes âgées, très ou très peu diplômées, avec des antécédents familiaux de cancer,ayant une alimentation de qualité moyenne ou faible, anciennes fumeuses et quel que soit leur poids. Curieusement, la combinaison d’un score bio élevé et d’une alimentationde bonne qualité ne réduit pas le risque de cancer ;
  • la réduction du risque n’est significative que pour les cancers du sein post-ménopausiques et les lymphomes, particulièrement les lymphomes non hodgkiniens.Si l’on réduit le calcul du score de consommation bio aux seuls fruits et légumes (source principale de l’exposition alimentaire aux pesticides) l’effet ne reste significatif que pour les seuls lymphomes.

Cette publication, dans le contexte d’un débat public animé, scientifique et politique non dénué d’aspects idéologiques, sur les pesticides (et les aliments transformés) n’a pasmanqué de donner lieu à des commentaires excessifs et contradictoires dans les médias :certains affirmant sans hésiter sur cinq colonnes que l’effet rapporté avait valeur de preuve (Le Monde) tandis que d’autres (The Guardian) demandaient à leurs lecteurs de ne pas encroire un mot.

Un commentaire plus nuancé semble de mise :

  • rappelons que la mise en évidence d’une association,même dans une étude de cohorte prospective, n’apresque jamais valeur de preuve et les auteurs, plusprudents que leurs commentateurs, soulignent quelqueslimites de leur étude qui demande confirmation sur unepopulation moins particulière, avec un suivi plus long etpeut-être une façon plus précise d’évaluer la consommation d’aliments bio ;
  • à supposer que l’on accepte sans réserve les résultats pré-sentés, l’abaissement du risque absolu de survenue d’uncancer est très faible, 0,6 %, et concerne essentiellementcancer du sein post-ménopausique et lymphomes ;
  • une étude anglaise [2] incluant plus de 600 000 femmes n’a pas retrouvé d’effet protecteur des aliments bio sur les cancers en général ni sur le cancer du seinpost-ménopausique pour lequel la forte consommation d’aliments bio était même à la limite d’avoir un effet contraire. Même si la saisie des données était différente dans les deux études, la prudence s’impose ;
  • s’agissant des lymphomes, hodgkiniens ou non, les effetsdu bio étaient aussi retrouvés dans l’étude anglaise avecune réduction du risque beaucoup plus faible (—21 %) quedans le présent travail (—86 %) ce qui est énorme et peut être dû à la faiblesse du nombre de cas. Cette réplication est, elle, à considérer avec attention car certains pesticides sont reconnus comme des causes de lymphome nonhodgkinien lors d’expositions professionnelles massives ;il y a certainement lieu d’effectuer des recherches plusfines avant d’affirmer que des expositions faibles maisprolongées ont les mêmes effets ;*de nombreuses différences du profil alimentaire séparentles quartiles extrêmes : moins de fibres, de fruits et delégumes/légumineuses, de protéines végétales, de micro-nutriments et plus de viande et sans doute de produitsultra-transformés (qui ont été récemment mis en relationavec le cancer du sein post-ménopausique dans la mêmecohorte, cf. CND 53(1):10) dans le quartile ne consom-mant pas de bio. On peut s’étonner que l’ajustement surces variables ne modifie pas les chiffres. Ceci renvoieévidemment au rôle potentiel des résidus de pesticidesqui, ici, n’ont pas été mesurés (pas plus que les quanti-tés d’aliments bio). Cependant une très récente étude dumême groupe [3] montre, sur un échantillon (300) de lamême population, que les forts consommateurs de bio ontdes taux urinaires de divers pesticides significativementplus faibles que ceux qui n’en consomment pas ; seuls les organophosphorés et le BPA atteignant la significativité.Ceci valide dans une certaine mesure l’évaluation desconsommations de bio comme substitut de l’expositionaux pesticides, même si certains forts consommateurs debio ont des taux d’organophosphorés urinaires équivalentsou supérieurs à certains des non-consommateurs de bio.Comme l’écrit l’Institut National du cancer, les résultatsprésents sont fragiles et il est certainement abusif de pré-tendre dès maintenant que les aliments bio diminuent lerisque de cancer ; il considère que d’autres comportements,alimentaires ou autres, ont fait preuve de plus d’impact. Lesauteurs de l’article évoquent simplement une piste à explorer davantage tout en manifestant l’espoir de faire de la consommation d’aliments bio une « stratégie préventive ducancer » ce qui malheureusement ne peut que favoriser lesinterprétations abusives des médias généralistes.

En tout cas, souhaitons que le public ne cesse pas pour autant de consommer des fruits et légumes non bio, plus accessibles et moins chers. . . sous peine de détériorer la qualité de leur alimentation et d’augmenter leur risque decancer !

Déclaration de liens d’intérêts

L’auteur déclare ne pas avoir de liens d’intérêts.

Références

En savoir plus

Bernard Guy-Grand : Président du Comité de Rédaction Bernard

© 2018 Publié par Elsevier Masson SAS au nom de Société française de nutrition.

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